Publié dans la categorie Jets d’encre 2022

Boom rang in me – Léa Amar

Le martin pêcheur quitta vite son pas de tir ce matin.
Ses plumes s’agitèrent sans peine, sans discorde, et pourfendirent l’air qui hurla en un cri monocorde.
Il remarqua sur le bord du lac une branche en forme d’arc. Doucement, il s’agrippa à celle-ci, et resta assis en se tenant à carreau, en guettant le miroir d’eau. Il prêcha, tête bêche avec son reflet, avant que son envie de pêche ne prenne le relais. La flèche bleue quitta son carquois et se déploya vers sa cible désormais visible. L’ombre n’eut aucune chance face à ce regard sombre, qui signa d’avance sa victoire en passant de l’autre côté du miroir.

Du blanc, du bleu et des pinceaux – Philippa Sévillia

Tout commence par une toile blanche. Paul regarde la main fébrile suspendue au-dessus du chevalet, munie d’un pinceau en poil de martre. Son regard s’attarde avec tendresse sur le relief bleuté des veines qui la parcourent. La main marque une brève hésitation avant d’entamer son ballet de couleurs. Elle danse au gré d’un florilège de teintes, tantôt douces, tantôt profondes.  Paul n’est guère surpris de la voir commencer par le bleu. La nuance peut varier, mais c’est un rituel auquel il sait que sa grand-mère ne déroge jamais. Sa marque de fabrique. Sa signature. Si au fil des années, elle a dû malgré elle apprendre à maîtriser l’art de perdre, Alma n’a pourtant rien perdu de sa dextérité. En dépit des pertes successives, elle est restée virtuose. Paul sait que chaque tableau est pour elle un plongeon dans le passé. Un passé de plus en plus lointain, à mesure que les souvenirs les plus récents s’étiolent.

Bulles – Emita Varenne

Ce matin, Barnabée peine à sortir de ses songes, il est en nage dans ses draps trempés. Cela arrive fréquemment. Nul ne sait si toute cette eau vient de son propre corps, ou s’il hydrate secrètement son lit avant de s’endormir : la sécheresse provoque en lui un fort sentiment de d’oppression.
Barnabée préfère l’eau à la terre. Il tient du poisson l’agilité de ses membres et le miroitement des écailles qui apparait dans ses yeux. Son regard n’a jamais la même teinte et glisse de l’aluminium au bleu roi, en fonction de la lumière de l’onde.

Echappées ou Le plus grand défi pour une chenille est de trouver son cocon – Lucie Clémenceau

Elvie Latête était une future adulte rêveuse.
Un peu crédule, aussi.
La preuve :  son premier lundi d’école primaire se passa en grande partie dans les toilettes derrière le préau, entre un urinoir et une poubelle un peu trop pleine. On a vu plus glorieux – et tout ça à cause de trois CM1 trop taquins. Elle avait trop tardé sur le chemin, s’attardant sans cesse pour admirer les chenilles dans les haies de son lotissement. Lorsqu’elle était enfin arrivée devant la grille de l’école, en même temps que les trois grands, ils avaient trouvé malin de l’asticoter.

REVENIR DE LOIN – Anaïs Gay

Mon enfant ne sera jamais d’ici.
La nouvelle est tombée comme un couperet il y a maintenant dix ans. Je ne pourrai jamais avoir d’enfant. Je suis vide, incapable de porter la vie plus de quelques semaines. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Du plus réglementaire au plus loufoque, vaines tentatives désespérées. Je pourrais créer un bottin sur tous les praticiens de la région, voire même du pays et de la Terre entière. J’ai tenté un nombre inavouable d’acupuncteurs, homéopathes, étiopathes, et autres kinésiologues. Ne me demandez même pas qui fait quoi, je ne sais plus. Blanc bonnet, bonnet blanc. Ils ne m’ont pas offert un enfant d’ici.