REVENIR DE LOIN – Anaïs Gay

Mon enfant ne sera jamais d’ici.
La nouvelle est tombée comme un couperet il y a maintenant dix ans. Je ne pourrai jamais avoir d’enfant. Je suis vide, incapable de porter la vie plus de quelques semaines. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Du plus réglementaire au plus loufoque, vaines tentatives désespérées. Je pourrais créer un bottin sur tous les praticiens de la région, voire même du pays et de la Terre entière. J’ai tenté un nombre inavouable d’acupuncteurs, homéopathes, étiopathes, et autres kinésiologues. Ne me demandez même pas qui fait quoi, je ne sais plus. Blanc bonnet, bonnet blanc. Ils ne m’ont pas offert un enfant d’ici.
Pourtant, cela aurait été chouette. J’avais prévu une place au chaud rien que pour toi, un cocon douillet au creux de mon corps et de mon nombril. Petite, j’avais fait le coup traditionnel de mettre un coussin sous mon pull et de m’imaginer enceinte. Jeune femme, je gonflais parfois mon ventre et lorgnais mon profil dans une psyché. Je tentais différents angles. Ça m’allait bien franchement. Je ne comprends pas.
Quand vint la désespérance, j’avais même échoué chez une voyante de quartier, prête à boire ses paroles du moment qu’elles laissaient passer un filet d’espoir.
Puis vint la médicalisation, les parcours, les piqures, les montagnes russes hormonales, les ponctions, les échecs, les espoirs, et la chute. Je m’accrochais bec et ongle à l’idée d’avoir un bébé d’ici, de mon corps, de mon ventre, de ma maison, de mon pays.

Mon enfant viendra peut-être d’ailleurs…
J’ai accepté. Pas encore que mon bébé à moi serait d’ailleurs. J’ai accepté l’idée qu’il existait quelque part un autre bébé. Un autre bébé que celui je fabriquerais de toute pièce avec son papa. Je me suis prise à penser aux nourrissons qui sont conçus ailleurs, qui naissent ailleurs. Mon esprit vagabondait aux quatre coins du globe. Fugace au départ, puis cela prenait la forme de rêves, de pensées plus durables et ancrées dans un ailleurs concret. Je m’ouvrais au champ des possibles, admirais certains bébés. J’avais les yeux grands ouverts.
Une graine a germé en moi. Un comble. La graine d’une probable adoption. C’est une graine qu’il a fallu bichonner, arroser, caresser, embrasser, cajoler. Une graine qui a grandi pendant de longs mois jusqu’à sortir de terre. Elle n’a jamais été la graine de l’évidence. Plutôt la graine d’un possible, d’une maternité différente, mais qui serait peut-être la mienne. De dossier en dossier, de rendez-vous en inspections, un agrément a fleuri.

Mon bébé viendra d’ailleurs.
Un samedi soir de juillet. Atmosphère de fin d’orage, un timide rayon de soleil et l’odeur de l’après pluie que je chéris tant. Le téléphone sonne. Ce n’est plus un bébé, mais mon bébé. Pas encore notre bébé. Mon bébé. Je suis trop égoïste à ce moment-là et le veux rien que pour moi. Il existe. Il est né dix jours auparavant, dans une favela brésilienne.
Luiz.
Tu as un prénom, une date de naissance. Tu es né il y a dix jours mais nais une seconde fois pour notre état civil à nous.
Tu as un visage. Nous te découvrons sur un petit bout de photo. Tu as la peau caramel, des cheveux noirs que je devine doux comme des plumes. Tes joues sont si rondes que je voudrais presque les goûter.
Nous ne voyons qu’un bout de toi. Alors que nous aimerions te sentir, te serrer fort, te voir sous toutes les coutures, de face, de profil, de dos, en mouvement, au repos, te croquer presque, et entendre ta voix. Nos cinq sens ne sont pas du tout comblés mais nous prenons ce qui vient. J’en viens même à embrasser cette photo, pour tester quel effet ça fait. Je dors même avec ta photo contre moi. Je m’entraîne.

Notre bébé.
Les jours qui suivent s’étirent, entre douceur et excitation. Je peux enfin dire « nous ». Je digère, accepte d’éventuellement te partager avec un papa. Ton papa. Nous prononçons timidement le mot de « parents ». « Nous allons être parents ». Cela sonne tellement faux au départ ! Nous n’y avions pas le droit après tout, à peine le temps de réaliser que notre vie va prendre un nouveau chemin. Quelle contradiction, sachant que l’on se prépare depuis tant d’années… À croire que l’on ne se préparait pas vraiment. Qu’a-t-on-fait ?
La douce euphorie nous envahit et nous nous lançons corps et âme dans les préparatifs matériels, logistiques et vestimentaires, comme s’il s’agissait d’urgences vitales. Je peux enfin sortir sans honte les bodys, gigoteuses et hochets que j’avais accumulés en secret. Nous te faisons une place immense dans notre maison. Nous diffusons à tout notre entourage la bonne nouvelle. Nous papillonnons, nous agitons dans tous les sens. Sans prendre le temps de préparer notre cœur à la vague qui nous attend.

Mon futur fils.
Un jeudi de début septembre, arrivée à Sao Paulo. Les minutes les plus longues et les plus suspendues de ma vie. J’ai chaud, j’ai froid, je tremble, je tiens à peine debout, je me sens comme dans du coton, avec mon esprit qui survole ce qui est en train de m’arriver. J’ai peur. Je ne sais pas si ton père a peur aussi, je suis trop centrée sur moi encore une fois. Plus rien n’existe que mon cœur qui bat la chamade, et cette angoisse vertigineuse de ne pas être à la hauteur, qu’il y ait eu une erreur, un revirement, que ta vraie maman ait finalement souhaité te récupérer. Elle pourrait avoir réfléchi et ne plus être capable de vivre sans toi. Elle pourrait avoir suffoqué et pensé mourir de chagrin. Je dois avouer que j’ai parfois eu peur aussi de ne pas t’aimer, de te sentir trop différent de moi, que nos peaux et nos odeurs ne se synchronisent pas et que tu restes toujours ce bébé d’ailleurs, certes mignon sur la photo, mais pas mon bébé à moi. Moment insoutenable jusqu’à ce que je croise ton regard.
Je crois que je suis en train de devenir maman. Ce n’est pas gagné, je ne te promets rien, mais je suis bien partie.

Notre futur fils.
Pour ton papa, c’est si naturel… Je suis plus maladroite. Je te trouve si fragile, je n’ose pas encore te porter, te couvrir de baisers ; je me sens d’une pudeur maladive. Je t’observe comme si tu étais sacré. Parfois, je te touche la main délicatement. Tu serres tout de suite les doigts, réflexe de nourrisson, que j’interprète comme un signe positif. Je ne sais pas comment faire pour devenir ta maman. Je n’ai aucun mode d’emploi, y-a-t-il un déclic à prévoir ? Certes, les papiers sont en cours de signature, mais je crois que cela ne va pas être suffisant. Et si ça ne venait jamais ? Je t’adore déjà, mais peine à franchir le cap. On dirait que tu fais tout pour m’aider. Tu me regardes, te laisses faire. Pour l’instant, l’alchimie ne prend pas.

Mon fils.
Les jours s’enchaînent, la routine s’installe. Nous venons à l’orphelinat dès le lever du jour et ne partons qu’en fin d’après-midi. J’aime ces moments, leur régularité rassurante, le tic-tac de la rencontre qui se poursuit. Je ne peux pas encore t’appeler mon fils. Pour l’instant, tu es Luiz. Et puis finalement nous décidons que tu garderas ce prénom. Il est court, efficace et fort. Il signifie que tu viens bien d’ici, du Brésil. Cela me crève le cœur de t’arracher à ton ici, pour t’emmener avec nous vers un ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique.
Nous te posons dans un couffin quelques minutes le temps de bavarder avec une nourrice. Nous avons de la paperasse à régler, encore et toujours, quand soudain le moment que je n’attendais plus se produit. Peut-être justement parce que je ne l’attendais plus… Tu as hurlé. Une telle terreur que j’ai été saisie d’emblée. Et là il était insoutenable de te laisser dans cet état. Tu n’avais besoin que d’une chose : ta maman. Pas l’autre. Moi.
C’est là que tu es devenu mon fils, que je suis devenue ta mère. Blotti en position fœtale contre mon ventre, tu as retrouvé la paix et la sérénité. J’ai éprouvé ce qu’était la maternité pour de vrai. C’était ici et maintenant. Nulle part ailleurs. Dans cet instant, la rencontre de ces deux chairs qui seront parfois indissociables, parfois séparées, mais toujours reliées par un fil invisible. Ce moment initiatique a duré de longues minutes. J’ai senti une douce chaleur m’envahir, une paix intérieure. Les larmes ont coulé sur mes joues puis dans mon cou, des torrents de larmes qui ont inondé mon tee-shirt déjà trempé de sueur. Toutes les larmes retenues depuis des années, enfermées dans ma froideur et ma résignation.

Un bébé bientôt d’ici.
Fin septembre. Le moment pour nous de rentrer. Nous sommes partis à deux, fragiles et flottants. Nous revenons à trois, toujours aussi fragiles, mais plus robustes, plus stables sur nos jambes. Le comité d’accueil qui nous attend est démesuré, on se croirait presque au carnaval. La légèreté gagne une manche, mais pas la partie.
Les premiers mois sont chaotiques. Je dois renoncer à une façon de vivre, m’adapter à toi et à mon nouveau statut que je n’ai pas encore digéré. Je t’ai tellement attendu que je n’ose pas me plaindre. Tu dors peu, la fatigue s‘installe, les tensions avec ton papa aussi. Un schéma classique et prévisible somme toute. Dans mes moments de désespoir, je m’en veux de t’avoir fait quitter le Brésil. Je me sens comme une enfant gâtée, qui a voulu très fort un bébé pour Noël, qui l’a obtenu. Et qui panique un peu quand elle se rend compte que c’est pour la vie. Le contre coup de ces années redoutables, qui ont laissé des stigmates et des blessures non réparées. Mais ne pas se plaindre. Surtout ne pas se plaindre. Se rappeler pourquoi j’ai fait ça, à quel point j’en avais envie, combien de femmes en mal d’enfants rêveraient d’être à ma place.
Je ne crois pas que mon bébé soit vraiment d’ici, ni vraiment d’ailleurs. Il est de partout. Il a d’abord été dans mes pensées, dans mes désillusions, mes errances, mes peines, dans mes espoirs, mes adaptations, mes fragilités les plus intimes. Il a été partout. Je peux le sentir dans chaque parcelle de mon corps et de mon cœur. Il est tout simplement là, parfois au sens propre. Parfois, il est ailleurs, avec d’autres, ou dans ses pensées, dans sa chambre ou en vacances chez ses grands-parents. Peu importe où il est, ni d’où il vient.
Il est devenu mon ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.