Au pied de la cathédrale – Mireille Delcroix

Il exècre tout ce qui fait le pittoresque du canal suspendu, ses écluses, et ses alentours. Animé d’incessantes marées artificielles le jour, le canal charrie des cohortes de bateaux qui montent et descendent comme des bouchons au gré de l’écluse du Port-Neuf.
Il déteste la frénésie turbulente des gamins, les joggeurs qui envahissent les pavés, les couples d’amoureux qui s’enlacent en cheminant, les photos souvenirs des badauds avec en arrière-plan la belle Saint Nazaire. Il peste contre les petits vieux bancals qui viennent se distraire en regardant les manœuvres de l’éclusier. Et plus que tout, il hait l’avalanche de lumière quotidienne qui met les touristes en extase et transforme les lieux en carte postale idéale.Durant la longue et pénible journée, il attend, avec une patience de condamné, que le soleil daigne enfin se coucher. Car dès la nuit tombée, le chemin de halage du pont-canal devient son poste d’observation. Vidé de tous ces bruits déplaisants, de tous ces va-et-vient traumatisants, l’endroit se transforme en un repère lugubre et inquiétant. L’eau stagnante est peu bavarde et participe au mystère glauque du site. Le remugle de ce lieu devenu sinistre avec la nuit, a pour lui un parfum subtil.
Il se poste là toutes les nuits, à cet endroit très précis qui lui permet d’embrasser d’un seul regard le Pont-Vieux faiblement éclairé, et surtout la cathédrale Saint Nazaire, belle dans toute sa lumière jaune. Les projecteurs subliment sa fabuleuse tour carrée, et par temps découvert il lui semble voir les étoiles s’accrocher à la cloche du campanile. C’est l’heure où plus rien ne vient le troubler, il peut enfin sortir et vivre.
Enfin seul, il peut profiter du grand calme, écouter le bruissement des saules penchés sur l’Orb, suivre la maraude nocturne des rats sur les pavés du chemin de halage. Il n’est chez lui nulle part, mais chaque nuit les deux-cent-quarante mètres du pont-canal sont à lui seul. Il observe les lieux avec gravité, comme un propriétaire inspecterait son domaine. Il en connait chaque courbure, chaque anfractuosité. Il sait le rugueux de la pierre, et son usure par endroit qui la rend lisse comme un galet poli par le ressac. Il connait la chaleur qu’elle emmagasine et restitue le soir.
Il sait la mousse entre les pavés et l’étroitesse des escaliers qui mènent aux rives de l’Orb. Il sait ou mettre le pied, ou poser la main pour s’assurer une bonne prise. Il sait dans quelle niche poser son corps quand la fatigue le pousse à dormir sous le pont. Il en connait chaque point de mire, repère le moindre tressautement et, chaque nuit, il écoute battre le cœur du site. Il prend son pouls et recueille ses confidences en s’allongeant à même le sol, en collant son visage sur l’extrême bord du canal, le niveau de l’eau au ras du regard. Le canal lui conte sa journée au fil de l’eau tranquille et lui le console de toutes ses mélancolies. Il prend plaisir à repérer les faibles variations sur l’onde quand une feuille se noie par hasard. Tout ce qui tombe dans l’eau la nuit sera précipité dès le petit matin, en aval vers Fonsérannes, à la première ouverture des écluses.

Elle longe le quai Port-Neuf, serrant son sac sous son bras, serrant ses bras contre son corps, serrant son corps tout entier. Sur le port, des bateaux endormis s’agitent à peine, rivés à leurs anneaux. Frottement sinistre de deux coques qui s’embrassent. Claquement métallique d’un filin mal arrimé. Ses talons résonnent trop sur les pavés, et elle se fait peur. Et si quelqu’un venait ? Et si quelqu’un la voyait ? Et si quelqu’un…..
Elle monte les marches qui la mènent le long du canal suspendu. Elle n’est pas rassurée à cette heure de la nuit. Pour autant, elle ne fera pas de long détour pour passer dans un dédale de ruelles encore moins sûres que les berges du canal. Elle se dit qu’il y a plus de cinglés en chasse dans les rues qu’elle ne peut en rencontrer dans ce lieu sinistre mais certainement désert. Et dans une vingtaine de minutes elle sera chez elle.
La cathédrale Saint Nazaire l’accueille de son promontoire, grandiose au-dessus de la plaine de l’Orb, magnifiée par les projecteurs. En contrebas le Pont-Vieux projette ses vieilles arcades tremblantes en miroir dans le fleuve. Beaucoup plus loin sur le boulevard quelques phares de voiture jouent un ballet étonnant. Quel silence ! Quelle nuit ! Autant les abords de l’édifice et la ville à ses pieds sont éclairés, autant le canal et ses chemins de halages sont plongés dans l’obscurité totale.
Elle sait les embûches de cet endroit farouche, les pavés disjoints qui tordent les chevilles. Elle sait que si elle tombe du pont elle fera une chute de douze mètres. Elle sait qu’elle ne doit pas suivre le bord extrême de l’eau car les pierres de margelle glissent comme du verglas. Ses talons résonnent, résonnent, encore et encore, en rythme avec son cœur. Tac ! Tac ! Poupoum, Poupoum… Tac ! Tac ! Poupoum, Poupoum…

L’oreille collée aux pavés il l’entend arriver de loin et c’est atroce. Quelqu’un viole son sanctuaire. Comment est-ce possible ? Il en a des frissons. Les poils de ses avants bras se dressent et un spasme l’électrise. Il se fige, aux aguets. Sa respiration se fait discrète alors que son cœur bat follement. Il se recroqueville dans l’ombre, s’incruste dans le décor humide. Il plisse les yeux pour mieux capter le mouvement, hume l’air, narines grandes ouvertes.
Il la sent arriver. Il sent l’odeur poivrée de sa sueur. Il perçoit son âme apeurée. Il entend le tambourin de son cœur, ses veines qui palpitent sous la peau fine. Il respire avec elle, accompagne mentalement ses pas rapides, et chaque bouffée d’air témoigne de leur angoisse respective. La trouille les a pris tous les deux.

 Tac ! Tac ! Poupoum, Poupoum… Tac ! Tac ! Poupoum, Poupoum…
Elle martèle le sol. Elle se donne du courage en décomptant la distance qui la sépare de chez elle. Allez, plus que cinq cents mètres avant de glisser la clé dans la serrure ! Elle s’en veut d’être aussi froussarde. Elle déteste cette moiteur glacée qui lui colle à la peau. Elle maudit le tremblement incontrôlable de ses mâchoires, et pour trouver du réconfort elle songe à son lit.
Les ombres alentours sont hostiles. La ramure des arbres est sinistre, le miroir de l’eau est sournois, et le bel édifice qui surplombe la ville la regarde méchamment.
Avance ma fille, ce n’est rien, juste l’effet de la nuit ! Du courage bon sang !
Mais…. N’y a-t-il pas une forme ramassée, là, à quelques mètres ? Non… non, ce n’est rien.
Elle a beau se raisonner, elle voit des ombres inquiétantes partout. Elle se raidit plus encore et presse la cadence, au risque de faire un faux pas. A présent peu lui importe de tomber du pont ou dans le canal. Elle se fout de se tordre la cheville, de se râper les genoux, de se briser. Elle a envie de pleurer. Ses émotions la dépassent.
Tac ! Tac ! Tac ! Tac !…. vite, plus vite !
La percussion des pas cogne à ses tympans et pollue son cerveau. C’est une vraie douleur.
Elle marcherait sur son corps à grands coups de talons aiguilles qu’il n’en souffrirait pas plus. Une boule d’angoisse lui bloque la trachée et une bête teigneuse ronge ses entrailles.

Il pense pouvoir rester sans bouger, figé dans l’ombre de la nuit. Il se dit qu’elle va passer et que tout ira mieux ensuite. Elle ne le verra même pas. Elle va le frôler du bas de sa robe, et le tissu laissera une empreinte brûlante sur sa joue. Le bruit de ses pas va décroître, s’atténuer, se perdre dans un autre quartier et il retrouvera le calme absolu de son sanctuaire. Il doit juste rester sans bouger, sans respirer. Il devient minéral.
Elle n’est plus qu’à quelques mètres, elle vient… Qu’à quelques pas, elle arrive… Quelques centimètres, elle est là ! Elle tremble. Il ressent toute sa terreur. Elle ne l’a pas vu, elle fixe le bout salutaire du pont-canal.
Il voit passer les ciseaux de ses jambes nues. C’est un terrible coup au cœur, une pulsion incontrôlable. Il bondit !
Il l’a à peine touchée, elle bascule. Le bruit du plongeon indique qu’elle est tombée à l’eau. Il s’agenouille, scrutant les cercles concentriques à la surface du miroir. Quelques secondes, une éternité. Puis soudain, un remous. Elle refait surface. Elle émerge dans un hoquet, cherchant l’air à plein poumons. Il voit pour la première fois son visage. Elle a les cheveux foncés, une peau claire et des yeux qui n’expriment que la surprise.

Ils se regardent, et curieusement il n’y a pas d’hostilité entre eux. Elle ne parle pas, n’appelle pas à l’aide. Elle est juste stupéfaite. Leurs yeux restent accrochés, chacun sonde l’autre.

Elle voit en lui.
Visage grotesque de gargouille. Derrière la figure de pierre au regard vide, elle perçoit une souffrance résignée et le reflet glacé de la solitude intérieure. Aucune étincelle de vie pour réchauffer ce faciès de caillou à la barbe rongée. L’être est calciné et il ne subsiste en lui qu’un vieux charbon de bois noir. Elle éprouve une grande compassion.

Il voit en elle.
Beauté simple et naturelle. Son regard animé traduit à lui seul sa richesse intérieure. Sa bouche ouverte sur des éclats nacrés est faite pour mordre dans les plaisirs. Il voit toute sa capacité à être heureuse, son aptitude au bonheur, sa propension à la joie. Il voit sa paix intérieure. Et pire que tout, il voit son empathie.
Elle s’accroche au rebord et se maintient difficilement hors de l’eau. Leurs visages sont à quelques centimètres l’un de l’autre. La figure de pierre scrute la fille si vivante. Trop vivante. Il avance la main, elle croit qu’il la lui tend. De sa large paume il englobe le sommet de son crâne et la repousse. Plus loin, plus profondément. Elle ne se débat pas, n’agite pas les bras, ne crie pas. Elle perd son oxygène et meurt sans bruit.
Il se relève hagard, le souffle court. Les yeux fermés il goûte le silence à nouveau revenu. Il ressent un immense bien être. La nuit est plus profonde encore et la cathédrale Saint Nazaire reste drapée dans sa supériorité. Il fouille l’eau du regard, mais la nuit est si dense qu’il ne peut rien distinguer de l’autre rive pourtant proche. Il entend un vague ressac cogner l’autre bord, c’est sans doute le corps.
Le voile se referme sur la noyade, et c’est comme si rien ne s’était passé. Il se souvient à peine du bruit lancinant des talons. Il a déjà oublié son malaise, et il ne saurait affirmer que quelqu’un était vraiment là. Un dernier regard autour de lui, tout est calme, presque feutré. Il se secoue, se frotte le visage à deux mains. Bon sang, il a sûrement rêvé !
Le grand vaisseau gothique est tranquille et puissant sur sa colline. Il se dit que demain il montera jusque-là pour admirer une fois de plus la rosace de dix mètres. Exceptionnel !

Elle est abasourdie. Elle ne comprend même pas ce qui lui arrive. Elle marchait vite, la peur au ventre, et elle est tombée à l’eau. Revenue à la surface -elle ne sait d’ailleurs pas trop comment -, elle était totalement désorientée, et elle a dû avoir des visions. Elle a cru que quelqu’un la regardait. Elle se souvient d’un regard terrible et vide dont elle ne pouvait se détacher. Elle a éprouvé un immense désespoir et elle s’est sentie abandonnée. Elle s’est laissé couler comme si quelqu’un appuyait sur sa tête. L’instinct de survie à fait le reste. Elle a repris l’air à nouveau au milieu du canal et en quelques brasses elle s’est retrouvée sur l’autre rive. A cet endroit, il lui a été facile de se hisser sur le bord. Une fois sortie de l’eau, elle a scruté les alentours. Dans la nuit dense, elle n’a rien distingué. Pas étonnant qu’elle soit tombée à l’eau ! Elle y a d’ailleurs perdu son sac et ses chaussures, et c’est pieds nus qu’elle dévale le terre-plein jusqu’au parking en contrebas. Puis elle bifurque à droite, elle court en direction de la gare et ses lumières. De là il lui sera facile de trouver un téléphone pour appeler chez elle et être secourue.
La ville est si différente la nuit… Elle ne racontera jamais à personne sa peur terrible dans l’obscurité profonde, ni l’illusion de gargouille qu’elle a cru voir dans les ténèbres, ni le poids sur sa tête au moment où elle a coulé. Elle gardera toujours pour elle cette espèce d’acceptation tranquille de ce qui lui arrivait. Elle acceptait de mourir en silence, de couler sans émoi. C’est seulement dans un instant de lucidité qu’elle s’est mise à nager.

*

La lumière matinale inonde l’immense cathédrale Saint Nazaire. Le ciel est d’un bleu lumineux, avec à peine quelques cotons effilochés qui prennent de la hauteur. Il est encore trop tôt pour les badauds.
Devant l’édifice aux allures de forteresse, une silhouette sombre est plantée là. Fasciné, le visage levé vers les cieux, presque à l’aplomb de l’immense rosace, l’homme statufié ne bouge pas d’un cil. Il cache ses yeux du revers de la main, il ne supporte pas autant de luminosité. Son visage est fendu d’un vilain rictus et toute son expression semble empruntée à la gargouille du clocher. Sa peau est aussi poreuse que la pierre écorchée et sa barbe verdâtre ressemble à la mousse malade qui s’y accroche par endroits. Ce mimétisme est presque surréaliste.
Il est venu parler à la grande cathédrale, lui raconter son terrible cauchemar :
« C’est encore arrivé hier. L’hallucination est revenue. C’était une femme. Elle était terrifiante. »
Il vacille presque, encore sous le coup de ses émotions. Il voudrait se fondre dans la muraille immortelle, épouser l’édifice inébranlable. Simple mortel dérangé, il se place sous la protection de saint Nazaire et prie, les mains jointes, toutes crispées, et les yeux encore agrandis d’effroi.

Elle débouche par le coin du bâtiment, l’appareil photo en bandoulière bien décidée à immortaliser l’impressionnante rosace de la cathédrale. Elle a choisi cette heure matinale pour la belle lumière. Elle va faire des photos splendides ! Toute cette clarté lui permettra en outre de se laver de ses peurs de la nuit précédente. Car elle reste encore suspendue à cet instant incompréhensible où elle a coulé, sans la moindre réaction. Elle garde au creux de l’estomac une drôle de sensation et son profond désarroi de la nuit n’a pas disparu. Elle volera un instant d’éternité à la pierre, puis s’agenouillera une minute pour prier. Elle en a besoin.

Ils ne sont que deux ce matin devant la cathédrale Saint Nazaire. Plus leurs pas les rapprochent l’un de l’autre, plus l’air devient irrespirable. Le malaise monte vite. Tout à coup un martèlement explose dans la tête de l’homme. Le sang bourdonne à ses tempes. Son visage disparait dans ses paumes. Sa souffrance est palpable.
Elle est devenue très pâle et chancelle, pliée en deux, comme si un poing l’avait frappée à l’estomac. Une main invisible malaxe leur cœur jusqu’à la nausée. Chacun ressent un étrange vertige et se sent extrêmement vulnérable, seul au milieu du parvis.
Leurs regards s’accrochent une fraction de seconde, pour se détourner aussitôt, comme deux aimants qui se repoussent violemment. Tout est trop brutal. Ils n’ont même pas le temps de se voir réellement.
Elle a envie de pleurer.
Il a envie de mourir.
Chacun prend alors une direction opposée sans plus regarder l’autre, sans chercher à comprendre, et surtout sans se retourner, c’est une question de survie.

Du haut de sa colline, Saint Nazaire la toute puissante observe l’étrange duel. Parfois les évènements s’emballent et leurs sens lui échappent. La cathédrale garde un œil éternellement ouvert sur Béziers, car la nuit, tout peut arriver dans sa ville.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *