Ciel artificiel – Adrien Bernardinis

Raphael

5h15. Le réveil sonne, ma femme et moi nous levons. L’œil morne. La langue pâteuse. Les poumons en feu. Bien sûr, le filtre à air de notre étage est encore en rade. Les rats ont rongé les câbles électriques qui l’alimentaient. Nous prenons nos masques de fortune, faits de vieux bouts de tissu. « C’est mieux que rien. » me rappelle Déliah. Elle a raison. Sans ça, on serait probablement morts asphyxiés, depuis le temps ! On a bien tenté d’en récupérer à la Chaufferie, mais les vigiles veillent, on n’a jamais réussi. Alors Dély a cousu ensemble de vieux habits, pour « gagner du temps avant qu’on puisse monter plus haut ». Même si on sait tous les deux que ça a peu de chance d’arriver un jour… Le problème, c’est qu’entre les rats et les économies, les rats montent plus vite. On est pour ainsi dire bloqués ici, entourés par l’air enfumé et la vermine qui vagabonde dans les murs et les couloirs. On réveille les gosses, pour que la grande s’occupe du petit pendant qu’on bosse, ma femme et moi. Dans trois ou quatre ans, la gamine viendra avec nous. Plus tôt s’ils manquent de main d’œuvre. Faut dire que là-haut, c’est pas la misère qui règne ici qui va les empêcher de construire ! Toujours plus. Toujours plus haut. Toujours. Et l’électricité que ça demande se fabrique pas toute seule.

Après avoir embrassé les petits, on part d’un pas lourd et fatigué. Les nuits sont courtes et le sommeil léger. On rejoint le flot de gens qui remplit l’avenue. Service de jour. On croise les travailleurs de l’usine d’à côté, dans l’autre sens. Service de nuit. Ils sont exténués. Je regarde la ville qui s’étend devant nous. Elle a des allures de cité minière maintenant. Industrialisée à outrance. Défigurée par la fumée et la crasse. On évite comme on peut les rongeurs, leurs carcasses qui jonchent le sol. L’odeur est atroce. Ça sent le soufre. La tristesse. La mort. Une odeur qui s’amplifie à mesure qu’on approche de l’usine : la bonne vieille 49P. C’est nous qui fabriquons l’électricité du complexe commercial au-dessus. On a dû y aller une ou deux fois avec Déliah. Les gosses l’ont jamais vu, ils sont trop petits. Ça date d’avant le plafond. À l’époque, on venait de se marier et on attendait Julie, l’aînée. Je venais de perdre mon job à la boulangerie sur la rue marchande. Le patron pouvait plus payer. On a dû quitter le 78ème étage pour le 27ème, faute d’argent. Putain d’ironie. Enfin. La compagnie électrique nous a offert du travail, ils recrutaient en masse à ce moment-là, dans leurs usines de « recyclage des déchets ». Concrètement, on brûle tout ce qui passe, ça fait de la fumée, et ça fait tourner des hélices qui produisent de l’électricité. Quand on a dû arrêter les centrales nucléaires avec les découvertes sur les radiations, EcoElec a eu le monopole de l’énergie. Enfin presque, si on compte les minorités qui arrivent à vivre à l’énergie solaire. Très vite, la politique a fini par leur tomber dans les mains. Ils ont pu prendre toutes les décisions qui leur plaisaient. Du coup, quand les gens ont commencé à se plaindre de la fumée qui montait trop haut, ils ont installé des filtres géants entre les immeubles, vers le 75ème. Mais les gens d’en haut trouvaient que ça faisait « sale » et « triste ». Alors EcoElec a proposé une idée « fantastique ». « Révolutionnaire » qu’ils disaient ! Ils ont construit un ciel artificiel au-dessus des filtres, qui servait aussi de nouveau plancher au-dessus du 75ème étage. Et pour nous, c’est devenu le ciel.

Au début, ils avaient mis une vidéo qui suggérait un vrai ciel. La nuit, on distinguait des étoiles et la lune, comme on voyait les vraies avant. Mais ce système n’a pas duré longtemps. Tout a fini par ne plus fonctionner, et on a terminé dans le noir. Aujourd’hui, y a toujours les lampadaires et les néons sur les immeubles qui éclairent à peu près les étages supérieurs, mais c’est pas pareil. Le pire, c’est surtout que les filtres sont morts, et la fumée noire s’est tellement agglutinée en haut, sur plusieurs étages, que même si les écrans fonctionnaient encore, on ne le saurait pas. On n’a plus aucune nouvelles de ceux d’en haut. Tout ce qu’on connaît à présent, c’est l’usine. Plus de temps pour les loisirs. Plus le temps de rire. Tout se meurt ici. Sauf les rats. Eux, pas de problème, ils profitent des ordures pour coloniser les étages. On ne peut vivre « correctement » qu’entre le 30ème et le 60ème maintenant, entre les rats et la fumée. On ne descend que pour bosser. Et on peut pas monter, le « ciel », qui doit bien faire 5 étages, voire plus, est gardé par les vigiles. Les vigiles, c’est comme l’armée, ou une milice plutôt, au service d’EcoElec. Aucun moyen de passer. Du coup, on a arrêté de croire que ça s’arrangerait. De croire tout court. Personne ne peut plus rien pour nous.

Aujourd’hui, c’était encore une journée difficile. Je grogne en rentrant chez moi, on croise des travailleurs de nuit, il doit être environ 18h. Dély traîne la patte derrière moi. On arrive enfin à notre étage, après en avoir monté au moins 10 à pied, sur les 28, comme l’ascenseur ne peut plus descendre jusqu’en bas à cause des rats. Julie et Gabriel nous accueillent à notre arrivée. La gamine est de plus en plus mal. Je crois que c’est l’air qui fait ça, qui lui bouffe les poumons. Elle meurt à petit feu. J’ai peur pour Gaby, il est fragile, à son âge. Du coup, je décide de rassembler les voisins de l’étage pour qu’on essaie de trouver une solution. Peut-être se cotiser pour envoyer les femmes et les enfants plus haut. Mais personne n’a rien. Au final, on n’a plus qu’une solution. Essayer de partir. L’un des voisins a un plan d’ailleurs. Il bossait à l’entretien des filtres avant et il sait que dans les conduits, il y a des passages qui rejoignent les tuyaux d’évacuation des déchets, qui mènent à la surface.

On part tous préparer nos affaires. Quelques rations, qu’on avait gardé « au cas où ». Deux, trois fringues. Ce qu’on possède quoi. Faut faire vite avant que ça soit l’heure d’aller travailler, sinon les vigiles viendront nous chercher et ils verront qu’on n’est plus là. On se met en route. On commence par prendre l’ascenseur qui nous emmène jusqu’au 41ème , où il se bloque tout à coup. C’est pas vrai, ils savent qu’on est partis ! Comment ?! On a pris la tangente depuis moins d’une demi-heure… On force la porte à s’ouvrir avec un pied de biche. Heureusement, on est au niveau d’un étage, on arrive à sortir. L’ascenseur à côté monte rapidement, bien plus vite que le nôtre, il s’approche du 30ème étage déjà. On court, on frappe aux portes. On cherche quelqu’un pour nous cacher. Personne ne répond, je panique. Brusquement, une porte s’ouvre. Un couple âgé nous fait rentrer, ils ont sûrement eu pitié de nous. Les vigiles ont atteint l’étage et commencent déjà à intercepter certains fuyards, d’après les cris qu’on entend. Ils arrivent pour nous.

La vieille femme regarde son mari d’un air entendu, jette un paquet à Déliah avant de nous pousser avec force dans des placards différents. Les gosses s’accrochent à ma femme. Et soudain, un grand vacarme. Les vigiles ont enfoncé la porte. L’un d’eux plaque le vieil homme et sa femme contre un mur, ordonne aux autres de fouiller l’appartement. Et merde. Par les fentes dans la porte, je vois qu’ils s’approchent du placard où Déliah et les enfants sont planqués. Je suis paralysé pas la peur. Je dois faire quelque chose pour éviter le pire. J’avale ma salive difficilement, et mentalement fais mes adieux à ma famille. J’espère qu’ils s’en sortiront…

Julie

J’ai peur. Je pleure silencieusement pendant que Maman nous serre contre elle, Gabriel et moi. Je refoule une quinte de toux. Si je tousse, ils vont nous trouver. Je ne sais pas ce qu’ils nous feront s’ils nous mettent la main dessus. Ils viennent dans notre direction, maman nous serre plus fort. On ferme les yeux, crispés, dans l’attente. Les secondes paraissent durer des heures.

« Je suis là ! Je me rends ! Ces gens n’ont rien fait, je les ai forcés à me cacher ! » C’est la voix de Papa. Je lève les yeux vers Maman, dont le visage est tordu dans une expression de choc, de colère, de tristesse intense. Elle nous broie contre elle de sorte qu’on ne puisse pas regarder et que Gabriel n’entende pas la suite. « Déclinez votre matricule ! » crie un soldat. « 0362883. Raphaël Bonchamps. » répond papa.

Le matricule est la mémoire vivante de chaque individu.

« Tentatives répétées de vol de matériel sur votre lieu de travail. Opposition aux forces de l’ordre. Fuite, refus de travailler. Vous êtes bons pour passer du temps en confinement. Vous… ».

Le soldat ne finira pas sa phrase, on entend du grabuge. Des cris. Un coup de feu. Un bruit sourd. Puis plus rien. Le silence. Maman tremble comme jamais. Je crois qu’elle pleure. Est-ce que papa… ?

On reste encore un moment dans le placard puis maman l’ouvre. Les vigiles s’en sont allés avec le couple, l’appartement est sens dessus dessous. Le long du mur, sur le sol, coule un liquide épais, rouge foncé. Maman essuie ses yeux et nous prend dans ses bras. Gabriel demande : « Maman, il est où papa ? ». « Il est parti devant, mon ange. Il nous rejoindra plus tard. », lui répond-elle le plus calmement qu’elle peut. Je retiens des larmes. Mais voilà que soudain, je suis prise d’une violente quinte de toux. Je finis accroupie par terre tellement j’ai mal. Je crache mes poumons. Quand j’arrête de tousser, je vois sur mes mains le même liquide rouge que sur le mur à côté de moi. J’ai peur. Je les essuie aussi vite que je peux, pour que maman ne le voit pas. Elle serre toujours Gabriel contre elle.

Je ramasse le paquet laissé par la vieille dame et y jette un œil. Il contient deux masques à gaz comme ceux de l’usine. Et des rations. Peut-être qu’ils voulaient partir eux aussi ? En attendant, on doit vite sortir de là. On referme le placard et nous éloignons en prenant garde de ne rien déplacer, pour ne rien laisser de suspect. On s’enfile à toute vitesse dans le couloir. Aucune trace de nos voisins. On se dirige vers l’escalier, pour continuer à monter. Plus on monte, et plus l’air est enfumé. Plus mes quintes de toux sont fréquentes et douloureuses.

Après presque deux heures de marche, on parvient au 58ème étage, où plus personne n’habite. L’air est trop lourd. Trop sale. J’ai mal en permanence maintenant, je suffoque, crache beaucoup de sang. Je vacille, ma vue se trouble. Maman nous fait mettre les masques, Gaby et moi. Ils devraient durer assez longtemps pour qu’on atteigne la surface. Arrivés au 63ème, on décide de s’arrêter pour manger et dormir. Les vigiles montent rarement ici. Gabriel tombe de fatigue. Maman nous donne un peu de ration, quelques biscuits, de l’eau. On est cachés dans un placard d’entretien, on a bloqué les coins de la porte avec des vêtements pour que la fumée n’entre pas trop.

Je m’endors, exténuée. Et me réveille en sursaut, prise d’une horrible quinte de toux. Je la retiens tant bien que mal. Maman respire difficilement. J’enlève mon masque et lui mets, en évitant de la réveiller. De toute façon, dans mon état, il ne me sert plus à grand-chose. Je sors doucement du placard, mais on ne voit rien dans le couloir malgré les lumières allumées. Je déambule un moment, prise de plus en plus de quintes de toux, toutes plus violentes les unes que les autres. J’arrive à un appartement abandonné qui possède un balcon. Je me penche pour observer le paysage. Je distingue à peine les néons et les lampadaires à travers la fumée. Je suis prise d’une énième quinte encore plus douloureuse. Je crache du sang. Je tousse tellement que je finis par vomir. Je vomis du sang. Ça brûle, j’ai mal. Je m’écroule au sol. Je ferme les yeux. Ma tête me lance. J’ai tellement sommeil. Je dérive doucement tandis que la douleur s’efface. Ça ira peut-être mieux demain, pensé-je tandis que je plonge dans un sommeil profond.

Déliah

Je me réveille difficilement. Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi. Je vois mon fils à côté de moi, il dort comme un ange. Je cherche Julie des yeux mais ne la vois pas. Et…je porte un masque. Oh, non ! La terreur s’empare de moi. Où est-elle sans son masque ?! La question tourne et tourne dans ma tête, je sors précipitamment du petit placard, cours entre les appartements vides. Je crie son nom. Soudain, à ma droite, une porte ouverte. Je m’y engouffre. Et m’effondre. Devant moi, sur un balcon, gît Julie dans une flaque de sang et de bile. Elle a l’air endormie, sourit à demi. Mais elle ne respire plus, son cœur s’est arrêté. Je me relève, les larmes ruissellent sur mon visage. Je lui jette un dernier regard avant de fermer la porte. Je sèche mes larmes tant bien que mal, il faut que je garde la face devant Gabriel.

Je retourne auprès de lui et le réveille, pour reprendre la route. « Maman…elle est où, Julie ? Elle est pas là ? »

Je lui réponds doucement :

« Non, mon cœur. Elle est allée rejoindre papa, ils montent plus vite que nous. On les retrouvera bientôt, ne t’inquiète pas. »

On dirait qu’il me croit. Je l’espère. Je le guide à travers les quelques étages qui nous séparent encore du « ciel ». On arrive au niveau des étages blindés qui constituent la base de béton et de métal de celui-ci. Par chance, les portes ne sont pas verrouillées et l’air ici est respirable. Mais les étages sont gardés. Par les vigiles. On doit rester à l’affût. On réussit tant bien que mal à éviter les gardes en restant le plus silencieux possible. On atteint finalement le 80ème étage, le dernier avant la liberté.

Si notre voisin ne s’est pas trompé, on devrait trouver des conduit d’aérations donnant sur la surface. Justement, j’en vois un, juste assez grand pour que Gabriel passe. Miracle ! Il n’est pas verrouillé. J’aperçois une ouverture au bout qui donne sur un tuyau à ordures. Je vois des sacs poubelle tomber. Soudain, j’entends des voix qui approchent, accompagnées de bruits de pas. Je presse Gabriel d’entrer. « Chéri, écoute-moi. Tu vas rester là-dedans jusqu’à ce que maman revienne, d’accord ? Tu comptes jusqu’à cent, comme je te l’ai appris, et si je ne suis pas revenue quand tu as fini, alors tu vas jusqu’à l’échelle là-bas et tu montes le plus haut possible. Ça voudra dire que j’ai trouvé un autre chemin. ».

Je l’embrasse sur le front avant d’ajouter, « A très vite, mon ange. ». Je le laisse se cacher puis me dépêche de partir. Je me fais extrêmement discrète. Mais au détour d’un couloir…

« Stop ! Vous, là-bas ! Arrêtez ! » Et zut. J’ai échoué lamentablement. Je tente de fuir, je cours. Ils ouvrent le feu. Une balle m’atteint à la jambe. Je tombe. Je rampe. Une autre balle m’atteint à l’épaule. J’étouffe un cri, esquisse un geste. La dernière balle le brise net. Mes forces m’abandonnent. Je réalise que pour moi, c’est la fin du voyage. J’ai une dernière pensée pour mon mari. Pour Julie. Mon Gabriel qui est seul. « J’arrive, Raph. J’arrive. » soufflé-je dans un dernier sursaut de douleur.

Gabriel

J’ai bien fait comme maman m’a dit. J’ai compté dans ma tête, jusqu’à cent. Maman ne revient pas, elle a dû trouver un autre chemin. Du coup, je rampe jusqu’à l’échelle et commence à monter. Il y a beaucoup de barreaux, j’ai mal aux mains. Mais je continue, il faut que je retrouve maman, papa et Julie. Ils m’attendent là-haut ! Des sacs descendent de temps en temps, j’ai peur qu’ils me tombent dessus. Finalement, le conduit se sépare en deux et l’échelle continue d’un côté différent des ordures. J’arrive à une grosse trappe, très lourde. Je pousse de toutes mes forces. Je tiens bon, et la trappe s’ouvre lentement.

La lumière m’aveugle. Pendant un moment, je ne vois plus rien. Je ne connais que la nuit, moi. Je me hisse hors du trou et entrevois des formes devant moi. Des gens…il y a beaucoup de monde. Ils ont l’air pressé. J’appelle maman. Puis papa. Même Julie. Mais personne ne me répond. Les gens me regardent sévèrement, ils refusent de m’approcher. « Qu’il est sale ! Et faire mendier un enfant, c’est immoral ! » « Viens, ne le laisse pas t’approcher, j’ai entendu dire qu’ils étaient plein de maladies. ».

C’est pas vrai. Je ne suis pas sale. Et je ne suis pas malade. C’est un mensonge. J’éclate en sanglots. Je pars en courant, là où la lumière est moins forte, entre deux grands bâtiments. Si je ne bouge pas, maman me trouvera forcément. Comme à cache-cache, elle finit toujours par me trouver. Tout à coup, quelque chose de froid me tombe dessus. Et encore . Et encore. De plus en plus. On dirait de l’eau. Ici, l’eau tombe du ciel ? Je lève les yeux tout là-haut. Des formes blanches grisonnantes, cotonneuses, trouées par endroit de rayons de lumière orangée parcourent le ciel. Au loin, entre les immeubles, je vois une grosse boule de lumière, plus brillante que tout le reste. C’est magnifique. J’espère que papa, maman et Julie voient ça. Et j’espère qu’ils arriveront vite.

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