Rêverie – Aurélie Aguesse

Gracieuse, légère, délicate, elle semble presque survoler la petite rue aux façades colorées. Son regard gourmand scrute la devanture de la boulangerie-pâtisserie : « La flûte enchantée ». On croirait même qu’elle dévore mentalement les babas au rhum, éclairs au café et tartelettes aux framboises. La jeune femme aux cheveux bouclés et aux yeux de biche se décide finalement à entrer.

Elle pousse la porte. La boulangère apparait au tintement de la clochette. Elles se sourient.

La pétillante demoiselle se laisse envelopper par la douce chaleur de la boutique. L’odeur du pain la transporte. La voilà qui se roule dans un chausson aux pommes, saute sur un fraiser, rebondit sur de la chantilly, nage dans les bonbons multicolores. Elle entreprend ensuite l’ascension d’une énorme meringue rose, puis glisse sur un toboggan de sucre d’orge. Elle évite de justesse l’effondrement d’une pile de macarons et s’enfonce dans une imposante tarte au citron meringuée. Elle y plonge les mains et en déguste l’onctueuse crème jaune. L’acidité de l’agrume sur sa langue lui donne des frissons. Laissant couler le savoureux mélange dans sa gorge, elle prend le temps d’apprécier les sensations procurées par cette première bouchée. Une religieuse au chocolat lui jette un regard mi- réprobateur, mi- attendri.

– Vous désirez ?

La voix joyeuse de la boulangère la fait sursauter.

Elle rougit.

– Une baguette bien croustillante et une tarte au citron s’il-vous-plait.

En un éclair, la boulangère se saisit de la tarte, l’emballe et la lui tend. Elle choisit ensuite une baguette dorée encore tiède qu’elle lui donne avec une expression complice.

– Et voilà pour vous ! claironne-t-elle.

La jeune fille ressort un instant plus tard, sa baguette et son petit paquet à la main.

Elle prend le temps de se promener dans les rues animées. C’est une belle journée ensoleillée. Une vieille dame lit son journal sur un banc. Deux adolescentes discutent en s’esclaffant. Un monsieur pressé traverse la rue, une mallette à la main. Des enfants courent derrière un ballon et d’autres se poursuivent en trottinette. Du kiosque à musique s’échappent les notes envoûtantes et chaleureuses d’un morceau de jazz, interprété par un saxophoniste, un clarinettiste et un contrebassiste. Une maman berce son enfant en fredonnant.

La demoiselle longe la terrasse bondée d’un café. Des verres s’entrechoquent, des amis plaisantent, dans un brouhaha diffus. Une serveuse tente de se frayer un passage entre les tables, tout en portant à bout de bras un plateau couvert de boissons. Elle enjambe un petit chien dont la queue frétille et arrive soulagée auprès de ses clients.

Flânant de vitrine en vitrine, la jeune femme se hasarde chez le fleuriste. Elle s’émerveille devant la variété des fleurs et contemple les nuances de leurs coloris. D’une grande inspiration, elle emplit ses poumons du parfum enivrant qu’elles dégagent. Quel délice ! Charmée par le cadre bucolique, elle ferme les yeux.

Le soleil baigne ses paupières. Une brise fait voler sa chevelure soyeuse. Elle se sent bien. Elle perçoit un chant d’oiseau lointain. Ses orteils s’enfoncent dans la mousse fraîche. Un écureuil gambade juste devant elle, puis file se cacher derrière une fougère vert tendre. Elle tente de le rattraper, mais trop tard, il a disparu.

L’envol majestueux d’un papillon attire alors son regard. Elle observe avec attention le lent déploiement de ses ailes bariolées. Captivée, elle suit des yeux la trajectoire harmonieuse et souple du fragile insecte, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une tâche insignifiante à l’horizon.

Au détour d’un bosquet, elle cueille un fruit juteux et sucré qui lui englue les doigts. Cherchant un moyen d’essuyer le liquide poisseux, elle fait quelques pas, puis s’immobilise. Elle croit entendre le clapotement d’un cours d’eau. S’orientant à l’oreille, elle finit par découvrir un ruisseau qui serpente entre des rochers. Elle y trempe les mains. La sensation de l’eau fraîche sur la peau lui est particulièrement agréable et une envie irrépressible la prend de s’y aventurer davantage. Plongeant une jambe dans le flot tourbillonnant, elle perd l’équilibre et se rattrape de justesse à une branche. Elle sent la rugosité de l’écorce sous ses mains et distingue le craquement presque inaudible du tronc. Elle échange ensuite quelques mots avec une coccinelle qui vient de se poser sur son épaule.

Un peu plus loin, la jeune femme se met à courir à travers un champ de coquelicots ondoyants au gré du vent et s’essaie même à quelques pas de danse. Elle savoure ce sentiment de liberté et d’insouciance.

Soudain, elle s’aperçoit que la nuit commence déjà à tomber et décide de rentrer chez elle.

Après avoir grignoté une part de tarte au citron, elle s’attable et se met au travail. Les illustrations du livre de contes ne vont pas avancer toutes seules ! se dit-elle. Elle applique de fines touches de peinture et pigmente son esquisse avec précision. Elle utilise toutes les couleurs de sa palette pour donner vie à ses personnages. Celui-ci a une fine moustache et il manque un bouton à sa veste. Celle-là a de beaux yeux bleus que la couleur de sa robe met en valeur. Entre deux coups de pinceau, elle imagine la joie des enfants qui découvriront ses dessins aux teintes flamboyantes. Elle ajoute de nombreux détails pour les rendre plus réels. Quelques heures plus tard, elle admire avec fierté les trois pages achevées.

***

Le lendemain, la demoiselle remonte la rue d’un pas rapide. Les nuages recouvrent le ciel d’un épais manteau que le soleil peine à percer. Quelques gouttes de pluie tombent de façon discontinue. Elle fixe les sucreries à travers la vitre de « La flûte enchantée », puis passe la porte après une brève hésitation.

Les effluves habituellement si parfumés ne la font pas frémir. L’odeur est faible, fade. Serait-elle enrhumée ? L’éclairage de la pièce aussi lui paraît plus atténué que la veille.

La jeune femme échange un court regard avec la boulangère. Curieusement, la bonne humeur qui l’anime à l’accoutumée semble s’être évanouie. Son visage d’ordinaire enjoué et rieur est aujourd’hui fermé et n’incite pas à engager la conversation. Sans doute est-elle contrariée par la cuisson de sa dernière fournée de brioches.

La demoiselle baisse la tête. Ses yeux naviguent d’une pâtisserie à l’autre. Du chausson aux pommes à la religieuse au chocolat, rien n’aiguise sa gourmandise. Elle s’en étonne. Ne serait-elle pas en train de sérieusement tomber malade ? Les douceurs ont perdu leur éclat et lui semblent toutes insipides, ne suscitant plus sa convoitise. Peut-être sont-elles là depuis plusieurs jours et commencent-elles à s’abîmer.

– Vous désirez ? lâche la boulangère d’un ton monocorde.

La jeune femme s’interroge. Devrait-elle tout de même prendre un des gâteaux ? Après encore quelques tergiversations, elle se résout finalement à commander une baguette et une tarte au citron.

Dans la rue, il y a beaucoup moins de monde que la veille. Le banc est vide. La vieille dame n’a pas dû sortir à cause du mauvais temps. Les enfants se disputent et leur mère leur ordonne de se calmer. Des notes entrecoupées s’envolent du kiosque. Les sons joués par les musiciens sont particulièrement discordants. Peut-être est-ce une œuvre contemporaine aux accords dissonants ? Pas étonnant qu’il pleuve aujourd’hui. Quelques passants frôlent la demoiselle en l’ignorant.

A la terrasse du café, seul un vieil homme boit un whisky en fumant son cigare. Une bourrasque de vent renverse un verre sur une table voisine que la serveuse n’avait pas encore débarrassée.

Arrivée chez le fleuriste, la jeune fille décide de composer un bouquet de lys, de dahlias et d’hortensias. N’étant pas satisfaite de sa création, elle essaie alors de réunir d’autres fleurs, en vain. Ses différents essais ne la satisfont pas, leur résultat est toujours décevant. Les couleurs sont ternes et mal assorties. Une vendeuse lui suggère de s’orienter vers quelque chose de plus classique. Elle se rabat alors sur une botte de roses, qu’elle se persuade d’acheter, sans conviction.

Elle s’attèle ensuite à sa peinture. Malgré ses efforts, elle peine à réaliser une unique page. Son geste est moins assuré qu’hier et les illustrations moins détaillées. Les traits sont grossiers et les personnages paraissent un peu bâclés. Elle décide de remettre sa tâche au lendemain.

***

Le jour suivant, elle arpente avec empressement la ruelle aux façades délavées. Une pluie fine aplatit ses cheveux rêches. Elle jette un rapide coup d’œil à l’étalage de confiseries, puis entre machinalement dans la boulangerie.

La jeune femme passe en revue les tartelettes : aux framboises, aux noix, au chocolat, aux pralines, aux fruits exotiques… Aucune n’a vraiment l’air appétissant. D’ailleurs, la tarte au citron ne l’attire pas tellement non plus. Son aspect brillant a disparu et sa crème jaunâtre laisse la demoiselle indifférente.

Lassée et agacée, elle hésite à sortir les mains vides. Son regard vague se perd alors dans le bocal de bonbons. Ils sont si pâles qu’ils semblent avoir déjà été sucés.

Derrière son comptoir, la boulangère s’impatiente. Elle est manifestement toujours bougonne. Ce n’est pourtant pas dans son tempérament.

Sans réfléchir davantage, la demoiselle prononce, presque sans s’en rendre compte :

– Une baguette s’il-vous-plait.

Elle a l’impression confuse qu’une voix étrangère a articulé ces mots à sa place.

Désorientée, elle se demande d’où vient cette perte croissante d’envie et d’énergie. Elle ne se reconnait plus. Elle n’épilogue pas plus longtemps et se dirige distraitement chez le fleuriste.

Prenant une grande respiration, elle constate qu’elle ne perçoit aucune des odeurs qu’elle aime tant : ni la douceur de la jacinthe, ni la finesse de la pivoine, ni la fraîcheur du lilas. Elle reste insensible face à toutes ces plantes qu’elle trouve bien banales. Ses doigts en effleurent les pétales et les feuilles. Les toucher n’éveille en elle aucune émotion.

Rien ne parvient à la stimuler et à lui redonner du goût. Où est passée son insolente gaieté ? Comment retrouver sa joie de vivre ?

Résignée, elle retourne à ses illustrations. Elle dépose sur la page des fragments de couleurs pastel. Les teintes sont si diluées qu’on dirait de l’aquarelle. Sa palette auparavant pleine de nuances est à présent réduite au minimum. Sa main malhabile ébauche une silhouette médiocre. Le personnage ressemble à une ombre informe. Impossible de dire comment il est vêtu. Consciente de la pauvreté de son croquis et estimant ne pas pouvoir l’améliorer, elle l’abandonne et s’affale dans son lit.

***

Elle avance d’une démarche précipitée et maladroite. Un peu essoufflée, elle s’arrête un instant et s’appuie contre un mur. Elle prend une grande bouffée d’air qui ne lui procure pas l’apaisement escompté, puis se remet en marche d’une allure désarticulée. Elle voudrait fuir la grisaille qui l’enveloppe. Une pluie abondante plaque ses cheveux sur ses tempes.

La jeune femme s’engouffre chez la boulangère, sans même jeter un regard aux pâtisseries du présentoir. Elle suit sa routine quotidienne, comme absente.

– Une baguette, lance-t-elle sans entrain.

Elle réalise qu’elle n’éprouve aucun plaisir et se demande pourquoi cette boutique l’attirait tellement auparavant. Entre la lumière froide, les couleurs blafardes des gâteaux et la méchanceté de la boulangère, « La flûte enchantée » n’a rien de bien tentant.

Elle soupire, comme si elle espérait se réveiller d’un mauvais rêve.

Sortant dans la rue, elle se fait tremper par la pluie toujours battante. Même le temps est maussade…elle aurait mieux fait de rester sous sa couette.

Elle évite maladroitement les flaques des trottoirs presque désertés. Ses jambes la conduisent automatiquement chez le fleuriste.

Les diverses fleurs n’ont absolument plus rien de séduisant. Leurs teintes austères se déclinent en nuances de gris. Tout est morne et déprimant. Pour une raison qu’elle ne s’explique pas, les couleurs fuient de sa vie. Elle a l’impression de tourner dans un film en noir et blanc.

Oppressée, elle se hâte de rentrer chez elle.

Elle s’essaie une fois de plus à sa peinture. En panne d’inspiration, elle reste bloquée devant la page blanche. Tétanisée et découragée, elle ferme le livre de contes.

***

Aujourd’hui, la pluie est plus forte encore. Un torrent dévale la rue aux façades grises. La jeune femme jette un coup d’œil las à la vitrine de « La flûte enchantée ». Elle esquisse une mimique de dégoût. La vue des pâtisseries l’écœure. Elle n’entre pas et rebrousse chemin.

La ville paraît déserte. Pas de vieille dame, pas d’enfants, plus de jeux, ni de rires. Les musiciens aussi se sont volatilisés. Même leurs chaises se sont évaporées. Personne non plus à la terrasse du café. Tout est sombre, sinistre, éteint.

Elle se sent étrangement triste et fatiguée. Que se passe-t-il donc ?

Soudain, sa tête se met à tourner. Un violent vertige l’assaille.

Confusion. Mollesse. Faiblesse. Malaise.

La jeune femme vacille et semble sur le point de s’évanouir.

Tout devient flou. Les contours s’estompent.

La pluie noie la cour de récréation. Elle efface de plus en plus le dessin à la craie. Les couleurs se sont presque totalement dissipées. Les traits ont coulé et forment de maigres amas de poussière à certains endroits.

Le petit garçon contemple son œuvre. Les formes sont embrouillées et il n’est pas aisé d’identifier ce qui était représenté. Maintenant, on n’y distingue presque plus la jeune femme aux cheveux bouclés et aux yeux de biche. Les lettres de l’enseigne se mettent à baver et on déchiffre difficilement « La fl te e cha tée ».

La sonnerie annonce la fin de la récréation. Le garçon malicieux rejoint ses camarades en sautillant. Il faut déjà retourner en classe.

L’artiste en herbe regarde une dernière fois la pluie emporter progressivement son ouvrage. Lui qui avait déployé tant d’application pour le réaliser n’est pourtant pas déçu.

Tant pis. Il sait que demain, il pourra imaginer une nouvelle histoire. Il partira peut-être en exploration maritime ou en voyage au pays des dragons…

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