Albert coule – Vincent Lescure

Le soir les cueille sur un banc. Intimidés, ils restent impassibles. Est-ce le lac qu’ils contemplent ? Les collines qui les enlacent ? Les ombres ont disparu mais la ville rayonne. Le vent est tombé et l’air devient tiède. En ce soir du 25 décembre, le jour s’efface drôlement tôt sur la lagoa de Rio de janeiro.12 pas

Le vaste lac en forme de cœur bat au rythme de celui d’Albert, celui-là même que la nuit vient de surprendre. Albert vit rue Sambaiba depuis une dizaine d’années ; il s’est habitué au quartier, calme, sûr et cossu. Le balai nerveux des cadres supérieurs perturbe à peine la quiétude d’une vie confortable. Comme chaque soir à cette période, assis près du lac, il attend. Il attend que le souffle de leur conversation lui parvienne…
Reflet bouillonnant de la vie nocturne, le lac est bien plus qu’un objet de fascination. En son centre, les cariocas (habitants de Rio) ont installé un somptueux sapin de Noël. Illuminé chaque soir à heure fixe, s’ouvre alors un rutilant dialogue avec le Christ rédempteur qui le surplombe. Albert s’en fait le porte-parole :
-Voyez-vous, mon cher, ce pâle clair de lune éclabousser mes eaux ?
-Non seulement je le vois, mais je vous vois vous, terriblement séduisant, animé par l’air moite d’une ville trop dissipée. Sensuelle est la noirceur de votre lit, ondulantes sont les épines de votre robe, scintillantes sont les pupilles de votre amant.
Albert sourit. Rêver d’un flirt entre le Christ et le sapin le grise.

11 pas

Alice s’est levée et se dirige vers le banc d’Albert. Le souffle improbable de son dialogue imaginaire ne lui parvient pas. Seuls raisonnent les airs plaisants d’une ville qu’elle connaît bien : de discrets accents de cithare, le ronronnement d’un bus pressé, le clapotis des embarcations, le bruit sourd d’une bossa-nova, la mélodie d’une discussion animée et parfois, à la nuit tombée, les cris crépitants des Fregatas, imposants oiseaux de mer aux allures de ptérodactyles. Le marché nocturne, le long du lac, s’étend sur des kilomètres. De modestes gens, que l’on devine tout droit sortis d’une favela, entretiennent de frêles barbecues en pleine rue. Leurs enfants s’empressent, à la lueur d’un éclairage public suranné, dans les cavités que forment les centaines de branches biscornues des permamboucs. Ces arbres sont les préférés d’Alice.

10 pas

Albert est reporter au Jornal do Brasil. Il est de ces journalistes qui considèrent qu’une info correcte est une info éclairée. Aujourd’hui encore, cet éclairage de l’actualité est sa raison d’être. « L’opinion du journaliste constitue la véritable substance de l’actualité » se plaît-il à répéter. Ce qui n’est pas pour déplaire à son rédacteur en chef, pour qui une info correcte est avant tout une info qui rapporte. Bien que notoirement désintéressé, Albert tient donc dans ce journal une chronique hebdomadaire que d’aucuns qualifieraient de satirique. Une chronique qui, dans un pays où certains tabous persistent, rencontre, contre toute attente, une large audience. A tel point qu’Albert a fait l’objet il y a peu d’un reportage télévisé sur la vie de reporter.

9 pas

Cela fait maintenant deux semaines qu’elle a vu ce reportage sur Albert. Cela fait maintenant deux semaines qu’elle le suit partout. Alice est professeur d’histoire-géo, et elle est amoureuse. Toute son énergie y est passée. Ses pensées et ses rêves la possèdent, ses observations et ses notes l’obsèdent : toute information le concernant mérite d’être étudiée. Toutes les chances doivent être de son côté. Car ce qu’Alice désire plus que tout autre chose, c’est le séduire. Le moindre doute à ce sujet la tétanise. Il faut donc qu’elle soit bien sûre d’elle pour qu’à cette heure tardive, le long du lac, elle affiche un pas si déterminé.
Cette assurance, face à ses élèves, Alice l’a rarement. Elle se souvient du jour où sa classe — spontanément et en résonance avec le cours proposé — s’est habilement lancée dans un vrai débat de société, succinct mais constructif. Authentique moment de grâce dans sa vie de professeur, cet échange lui est resté en mémoire :
— Le Nobel d’économie Jean Tirole, ouvertement favorable à la privatisation du service public, ne devrait-il pas s’inspirer des travaux de Thomas Piketty sur l’inégalité de répartition des capitaux dans les pays occidentaux pour anticiper une aggravation de la paupérisation des classes moyennes au Brésil ? s’était interrogé un élève.
— L’important est ailleurs, il faut déréguler les marchés et faciliter l’investissement, ainsi on relancera l’économie et favorisera l’insertion par le travail et l’élévation générale du niveau de vie ! avait réagi un autre.
— Vous détenez sûrement tous les deux la vérité, mais vous oubliez l’essentiel : Quelle valeur une société progressiste doit-elle défendre contre toute autre ? Quel pilier démocratique fait toujours défaut aux régimes les plus inégalitaires ? avait demandé Alice avec gravité.
Après un court instant, Alice s’était emportée : Une liberté !
— Quelle liberté ? s’était étonné un impatient.
— La liberté d’expression, avait-elle affirmé avec l’aplomb d’un général de brigade promu général d’armée.
Soudain Alice se sent glisser, une masse sombre et lisse se déroule sous ses pieds. Elle estime, avec toute l’imprécision d’une jeune femme sous laquelle le sol se dérobe, que 8 pas les séparent encore.

8 pas

Suite logique d’événements chronologiques, sa vie, lui semble-t-il, est passée à toute allure. En 1997 Albert fête ses vingt ans ; la clause de la loi électorale qui interdit le droit à la caricature en temps de campagne est suspendue. En 1998 Albert débute sa formation de journaliste. En 1999, affaibli par dix ans de discrédit politique et de promesses non tenues, le pays (et Albert) atteint des records de pauvreté. En 2001 Albert écrit dans un journal étudiant engagé, faute de mieux. En 2002 Lula est élu président. En 2004 Albert est l’auteur d’un article faisant la promotion de « médias délivrés d’une historique mainmise politique ou économique ». Trop largement repris sur les blogs, il lui vaudra plusieurs mois de chômage. En 2006 la concurrence du web fait chuter le tirage des principaux journaux. A la recherche de nouveaux lecteurs et à la faveur d’une restructuration hâtive, le Jornal do Brasil lui offre une tribune.

7 pas

Alice est la définition même d’une citadine. Bien que son appartement donne sur la plage, elle n’y met jamais les pieds. L’air de la ville, l’atmosphère de la foule lui sont bien plus respirables. Copacabana a d’ailleurs depuis longtemps perdu le charme qui l’a rendue célèbre. Chaque matin, jusqu’à midi, à l’extrémité de la plage en face du Sofitel, les pêcheurs de Copa vendent la pêche de la nuit. Les coureurs du matin y font leur pause, les mamies négocient ferme. Cependant Alice, citadine mais surtout noctambule, l’ignore.
Sur le coup de minuit elle migre vers des quartiers plus animés. Santa Teresa, village perché au-dessus de la ville et occupé par les artistes bohèmes concentre en général son attention de début de soirée. Genre de petit Montmartre à la végétation luxuriante, on y trouve de vastes demeures bourgeoises mais délaissées lorsque la zone a été cernée par les favelas. Quand elle est seule, Alice ne se lasse pas d’arpenter les pavés, vacillant parfois sur les rails du tramway, surprenant ici et là la folle animation d’un bar de quartier. A ce sujet elle aime citer Stefan Zweig : « Mon vieux penchant de flâneur est devenu un vice à Rio ». Un vice dont elle s’enorgueillit volontiers. Accompagnée, elle se rend en général au Bar do Mineiro, peuplé d’artistes et d’étudiants. Elle-même éternelle étudiante et passionnée d’arts, elle s’y sent forcément bien.
Alice se dirige ensuite vers la rua do Ouvidor, véritable épine dorsale du quartier de Lapa et bien plus populaire. Cette longue rue de la soif à la Carioca accueille l’animation nécessaire à Alice pour se trémousser tout une partie de la nuit. Si jamais les orages, fréquents à Rio, interrompent la fête, Alice part en chasse d’un taxi. Elle n’aime rien tant que la course au taxi, au milieu de la nuit et sous une pluie battante.

6 pas

Les menaces pleuvaient. On l’avait contraint à faire ce reportage, rien n’était vrai dans cet objet de propagande hypocrite. Le paysage médiatique brésilien est en fait passablement concentré et contraste avec l’extrême diversité de la société. Dix principaux groupes économiques, issus d’autant de familles, se partagent le marché de la communication de masse et les fréquences. Il avait essayé de changer les choses, en vain. La jungle urbaine, le sable fin, le carnaval ; hier symboles de liberté, étouffants vernis aujourd’hui. Albert suffoquait, s’échappait la nuit, interrogeait la ville. La lagoa faisait office de point de chute : seul le lac parvenait à l’apaiser.

5 pas

Alice a rencontré deux hommes dans sa vie. Le premier ne l’aimait pas. Le second elle ne l’avait pas choisi. L’échec de sa vie sentimentale était patent, pourtant il l’indifférait : elle n’en avait jamais réellement pris conscience.
Un soir qu’elle observait la façade bigarrée d’un des derniers vestiges coloniaux de Rio, elle s’imagina quelques instants les silhouettes aisées d’un couple de colons portugais. Quelle pouvait bien être la place de la femme dans ce ménage exotique ? Était-elle heureuse avec lui ? L’avait-elle choisie ? Sans qu’elle s’en aperçoive, le leitmotiv des magazines féminins la hantait : « Prenez votre vie en main ! »
Encore quatre pas et elle se lance.

4 pas

Le Brésil est parmi les cinq pays les plus meurtriers au monde pour les journalistes. Albert ne le sait que trop bien. L’étalage militaire qu’il observe à chaque coin de rue depuis qu’il a fallu sécuriser le touriste footeux n’y change rien. Albert a peur. Cela fait un moment que ses chroniques s’en ressentent. La substance y est plus fade, le ton plus terne. A quoi bon censurer ce qui est alors sa raison d’être ? Car il s’agit bien d’une censure qu’Albert exerce, malgré lui, sur lui-même. L’angoisse domine ses pensées, s’y ajoute un abattement profond.
La nuit, en parfait intellectuel, il dort peu. Ces derniers temps il faut bien avouer qu’il ne dort plus. Ses déambulations nocturnes se prolongent maintenant jusqu’à l’aube. Grimé en papillon de nuit, les lueurs jaunâtres de la ville l’aspirent. Une fois rentré, épuisé, il s’effondre sur son canapé-lit. Dans une heure à peine, il devrait se présenter à la rédaction et feindre mollement l’effort dévolu à la rédaction de son prochain édito.

3 pas

Qu’est-ce que l’amour sinon la première des libertés humaines ? Qu’est-ce que l’amour sans la liberté de l’exprimer ?songe naïvement Alice. Telle une nymphe, elle flotte maintenant sur le gazon décrépi. Sylphide du crépuscule, l’euphorie la gagne.

2 pas

L’environnement amical d’Albert ne faisait pas exception. Les relations, dans le monde de la communication, se créent de façon d’autant plus exponentielle qu’elles sont superficielles. Elles ne lui seront d’aucune aide. Albert a bien eu un ami proche, mais il ne l’est plus assez. Quant à sa sœur, férue de psychanalyse, il faudrait se prêter avec elle au pénible jeu de la psychothérapie comportementale sur le champ…
Albert est à bout. Ultime repère dans la nuit, le lac, ostensiblement découvert, l’attire. Il n’est plus en état d’apercevoir la jeune fille qui, tout à côté maintenant, s’avance vers lui.

1 pas

Alice se fige, s’incline, s’illumine. Albert plonge, s’enfonce, s’abîme.
Cette nuit-là, en sauvant d’une noyade certaine celui qui deviendra pour longtemps son conjoint, elle porta secours à ce qu’elle avait, avec passion, nommé liberté d’expression.

 

 

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