Un 28 février comme un autre – Côme Horvat

    « Nous sommes le 28 février et il est sept heures pile, chers auditeurs de la 77WABC, la radio d’actualités de Long Island. Tout de suite, nous retrouvons les nouvelles de ce début de matinée avec Meryl Danton. Bonjour Meryl ! »

Le vieux radio réveil, un modèle de 2007, crachait ses fréquences en grésillant légèrement. Une main

Côme Horvat Photo: Michel Cuny

Côme Horvat
Photo: Michel Cuny

alourdie par le sommeil vint s’affaler dessus, tapotant à l’aveugle son corps de plastique avant de trouver le bouton censé reporter la sonnerie. La main repartit aussitôt sous la couette en synthétique, avec pour seule envie de profiter encore cinq minutes de la tiédeur du lit.

     « … tout à fait Meryl, mais en ce 28 février 2042 une seule chose nous occupe vraiment l’esprit. Soyons honnêtes, Meryl, oui, soyons honnêtes : la Compression, demain, est la seule chose à laquelle nous pensons vraiment. On pourrait bien entendre le montant de la prochaine super cagnotte qu’on s’en ficherait, car tout ce qui nous intéresse c’est plutôt de savoir comment nous allons vivre la dernière journée de l’Humanité, Meryl ! Et… »

La main fut plus précise, cette fois, et elle tapa directement sur le bouton d’arrêt. La Compression. Bon dieu, c’était aujourd’hui. La couette fut rejetée dans un grognement de paresse tandis que le corps d’un homme approchant la trentaine s’en extirpait. Quelques instants plus tard, le bruit d’averse de la douche résonnait dans l’appartement.

     Carl ferma les yeux, se laissant plonger dans le néant derrière ses paupières. Les gouttes d’eau presque brûlante couraient sur son corps en une douce caresse mouillée, le réveillant et l’apaisant à la fois. L’odeur d’eau chaude, l’humidité moite et douce, la chaleur qui l’enveloppait, tout se combinait pour laver son esprit de la nuit passée. Il avait encore rêvé de Maria. Un cauchemar sans queue ni tête, sans corps et sans logique, un fantasme tout juste bon à lui laisser un arrière-goût nauséeux de regret au coin des lèvres. Rappelle-la, demain tu seras retourné au bouillon originel, et tu seras bien, tiens, à crever avec tes remords comme seule compagnie. D’une main, Carl coupa l’arrivée d’eau, en commençant par le robinet d’eau froide, laissant l’eau brûlante lui infliger un rapide coup de fouet, une morsure revigorante. Il aimait ce vieux robinet mélangeur, au charme vieillot comparé aux mitigeurs à réglage automatique qui avaient été démocratisés. Puis il prit une serviette, commença à se sécher. Il se regarda dans le miroir à désembuage automatique et n’y vit qu’un homme usé, fatigué, à la barbe mal rasée. Les cernes sous ses yeux trahissaient son sommeil agité, jamais agréable. Il jeta un œil à son rasoir puis haussa les épaules : demain, cela n’aurait plus d’importance. Tout en achevant de se sécher, il se demanda alors ce qu’il pourrait bien faire aujourd’hui. Quoi qu’il décidât, rien n’aurait de conséquences. Demain, table rase, remise à zéro du grand compteur de l’univers.

     Il sortit de la salle de bains, la serviette nouée en pagne, et attrapa le premier pantalon qui lui tombait sous la main. Un blue-jean, objet récent cette fois-ci, entièrement synthétique mais plus confortable que le modèle original. Il se dirigea vers le salon, goûtant à la lumière d’un ocre pâle de ces matinées chimiques qui illuminaient les métropoles. Y avait-il vraiment eu une époque où Long Island était une promenade de choix, où les touristes fortunés venaient s’amasser dans des restaurants en bord de mer pour savourer des huîtres cuites ? Machinalement, il lança la machine à café automatisée puis déchira l’emballage de papier kraft contenant ses rations du week-end et de la semaine à venir. Il éclata de rire en voyant ce que contenait le dessus du paquet. Du foie gras, et un filet de truite sous vide ?! Son corps sec et fatigué était secoué par son hilarité : évidemment, demain le monde serait fini, alors… autant vider les dernières réserves de la Terre. Il regarda le reste du contenu du sac, un sourire fendant son visage. Des fruits. Des fruits frais. De la viande de bœuf, qu’on aurait prise pour celle d’une vraie bête. Mais peut-être en était-ce vraiment. Il n’y avait que deux repas de prévus (la Compression tombant le lendemain à trois heures du matin, un petit-déjeuner n’était pas essentiel), mais le colis était aussi rempli que ceux qui tombaient chaque semaine et qui étaient censés assurer sept jours, vingt-et-un repas. Carl saisit une pomme Grany tandis que le café se faisait goutte à goutte, avec sa lenteur odorante bien à lui. Il croqua dedans à pleines dents, et oh, mon Dieu, c’est un vrai fruit, sentit le jus acidulé, frais, végétal, couler dans sa bouche. Une seule bouchée qui valait plus que vingt ans de poudres vitaminées. Ils faisaient vraiment les choses bien, pour le dernier jour de la Terre.

     Carl ouvrit la porte-fenêtre et sortit sur son « balcon ». Comprendre par là un ajout de sol d’un mètre sur deux, séparé de ceux des voisins par trente symboliques centimètres. Devant lui s’étendaient les toits et les blocs de béton de la ville de Brookhaven, une de ces nouvelles métropoles au squelette gris et congestionné, amassé en un empilement de cubes impersonnels pour loger la population toujours grandissante de la Terre. Car cette belle planète ne pouvait faire autrement que de se couvrir de chair, puis de béton pour loger cette chair. Carl soupira, s’accouda au garde-corps de plastique renforcé, regarda la rue sept étages plus bas. Bien peu de gens par rapport à d’habitude. Personne n’avait à travailler aujourd’hui… Personne ne serait allé travailler de toute manière. Qui aurait donné le dernier jour de sa vie à une société qui les bouffait jour après jour ? Ils étaient tous chez eux, avec leur famille, leur petit(e) ami(e), ou le meilleur moyen d’oublier qu’ils n’avaient ni l’un ni l’autre. Rappelle-la, tu préfères avoir l’air con cinq minutes ou le rester toute cette journée, la dernière journée de ta vie ?

En bas, dans la rue, une voiture passa en roulant au moins au double de la vitesse autorisée. Et à contresens. Un petit début d’anarchie, un doigt d’honneur timide au système maintenant que plus rien ne comptait. Cela fit sourire Carl, et il ajouta sa goutte d’anarchie sous la forme d’un joli crachat qui dégringola les sept étages pour atterrir sur une voiture stationnée en bas. Au bruit, la pesanteur venait d’ajouter un bon poids à son innocente salive. Allez quoi, m’sieur l’agent, c’est la fin du monde

Une porte-fenêtre glissa sur sa gauche et il vit Duduche sortir en peignoir sur son balcon ; un vieux peignoir élimé, vaguement bordeaux, et largement trop court. Duduche était le genre de personnes qu’on regardait d’un œil un peu honteux dans le métro, à la dérobée, avec un mélange de pitié et d’amusement. Selon son comportement. Il n’était pas handicapé mais il était assez évident que son cerveau avait dès le début décidé de tourner différemment de celui des autres.

En six ans de voisinage, Carl n’avait jamais demandé à Duduche ce qu’il avait ou d’où il tirait son surnom. Sans doute que l’homme au peignoir bordeaux ne le savait pas lui-même. Après quelques recherches, on pouvait trouver quelques similitudes avec un autiste Asperger, même s’il était bien moins à fleur de peau qu’un autiste, mais sa capacité à se focaliser sur certaines choses et à les analyser ou les mémoriser était impressionnante. C’est d’ailleurs une des choses qui faisaient que Carl adorait prendre un quart d’heure chaque matin pour discuter avec cet homme qui avait l’âge d’être son père. Il avait l’impression de briser ce vernis gris et sale de béton inhumain pour un peu de spontanéité et de fraîcheur.

Chaque matin, Duduche avait une nouvelle idée en tête, un nouveau concept de la veille qu’il avait passé la journée à disséquer, à soumettre à sa pensée, à garder en mémoire. Chaque matin, Carl avait l’impression que son voisin lui soumettait une pensée brute qu’il avait taillée avec soin pour la faire briller de multiples facettes. Et ce matin, Carl aurait dû le parier, il avait décidé de lui parler de la Compression. Sans blague : le jour de la fin du monde, il lui parlait de la fin du monde ?! Carl était déçu par Duduche, mais il se rendit compte qu’il ne savait rien du vieil homme, que les peurs ou la fascination qu’il pouvait avoir étaient aussi rationnelles, peut-être même plus, que le filtre désabusé qu’il avait pour sa part plaqué sur sa vision du monde. Alors il se tut, s’ouvrant en apparence au discours de son voisin, pour mieux se fermer aux paroles qui sortaient de sa bouche. Il n’avait pas envie d’écouter, juste de faire le vide dans ses pensées tourbillonnantes.

     – … et tu vois, Carl, la matière dans l’univers est limitée, c’est une quantité finie. Rien ne se perd, rien ne se crée, disait Lavoisier. Mais chaque petite particule a décidé de se lier aux autres petites particules, un genre de petite corde d’énergie qui évite que la matière ne se casse la gueule, que mon bras devienne une supernova ou que mon peignoir devienne du gaz.

– C’est sûr que le vis-à-vis ne risque pas trop d’apprécier, même si ce serait un moyen de se déshabiller assez spectaculaire.

Carl écoutait finalement. Duduche avait une façon de parler bien à lui, rassurante, posée, franche, qui donnait à ce scénario de fin du monde quelque chose de plutôt débonnaire. Et il s’avérait que l’écouter était plus efficace pour ne pas penser à Maria (Rappelle-la !) que de se changer en statue sourde et muette sur le garde-corps du balcon.

– Donc, l’Univers ne cesse de s’agrandir, tu saisis ? Or, son volume augmente mais pas la matière qu’il contient. Donc, nos petites cordes d’énergie, forcément, sont étirées, étirées, d’abord de manière infime, puis de plus en plus fort. La matière hurle à la mort en essayant de rester bien condensée, et les petites cordes deviennent des élastiques. Et l’Univers, dans sa connerie monumentale et sa volonté d’expansion ubuesque, tire sur les petits élastiques. Deux solutions : l’élastique casse. Ou il se raccourcit en un instant, en une fraction de seconde, revenant à son état initial. L’Univers est un ogre affamé de vide, Carl, mais il est avant tout paresseux : il va faire le plus économique en terme d’énergie : laisser tomber et recommencer plus tard quand il devra forcer. D’où le nom de Compression : en un infinitésimal instant, l’Univers va se replier sur lui-même. Le plus grand flop de la création, si tu veux mon avis. On dirait un sauteur à l’élastique tentant vainement de toucher l’eau en contrebas du pont d’où il s’élance. Il a le bras tendu au possible, il cherche de toutes les fibres de son corps à aller plus loin, et là l’élastique le tire en arrière.

Carl se retint de dire à Duduche que pendant qu’il débitait son exposé, un homme venait depuis l’immeuble d’en face d’abréger la dernière journée qui lui restait, sans élastique pour sa part. Sans doute un déprimé qui ne voyait pas l’intérêt d’attendre la fin, ou un orgueilleux qui voulait placer le point final à sa vie de son plein gré, voler sa mort à la Compression. Allez savoir, c’était le dernier jour de l’Humanité, on pouvait tout excuser. Sauf sa propre lâcheté, peut-être. Elle ne vous lâchait jamais, celle-là.

     La cigarette électronique laissait filer ses volutes de fumée bleutées autour du visage de Carl, lui donnant un air de djinn, ou d’apparition gothique émergeant de brumes londoniennes. Devant lui, sur la table basse de son salon, se trouvaient ses rédemptions, deux manières d’en finir avec les regrets qui le prenaient au ventre, comme du plomb refroidi dans ses viscères, et qui ne l’avaient jamais laissé en paix depuis le jour où elle était partie.

D’un côté son téléphone portable, l’acte de courage après lequel il pourrait suivre le destin de la Terre sans remords, et de l’autre côté les ténèbres de l’oubli : une plaquette de neuroleptiques prête à l’envoyer dans un sommeil de plus en plus profond, jusqu’à l’ultime voyage. Combattre de front ses erreurs, ou choisir l’oubli : le choix semblait déséquilibré, manichéen, mais Carl n’était pas un héros. Loin de là. Il n’était pas un homme mauvais, mais il n’était pas non plus un homme courageux, et l’idée de fin du monde, au lieu de l’apaiser, n’avait fait que raviver ses démons. La proximité de la mort lui posait la question de ce qu’il laissait derrière lui, des dernières pensées qu’il aurait une fois la Compression venue.

Carl tira une dernière bouffée et l’exhala lentement. En voyant la fumée monter lentement devant ses yeux, il eut la pensée qu’il aurait aimé pouvoir faire sortir de son corps les hésitations aussi facilement, juste en soufflant, et les voir s’élever devant ses yeux en une nuée noire et grasse avant qu’elles ne se dissipent dans l’air. Mais c’était impossible. Dans l’appartement à côté, des notes de piano résonnèrent. Duduche n’en jouait que très rarement, toujours des vieux airs inconnus du trentenaire qu’était Carl, et dont il s’était empressé de chercher le nom pour pouvoir explorer un peu de l’intimité musicale de son étrange voisin de balcon. La voix de ténor de Duduche résonna, accompagnant le piano. C’était du Arcade Fire, My body is a cage. L’homme en peignoir devait avoir des dons de divination, et Carl regretta de ne pas le connaître plus que leur quart d’heure quotidien. Les hommes étranges constituent toujours de merveilleuses rencontres.

« My body is a cage… » [Mon corps est une cage…]

La main de Carl se dirigea vers les neuroleptiques, et il saisit la plaquette métallique, la faisant tourner lentement entre ses doigts. Il observa longuement les petits disques blancs encore cachetés, sans penser, juste pour s’imprégner du choix qu’il avait fait. Il ne la rappellerait pas. Il n’en avait pas la force.

« … that keeps me from dancing with the one I love… » [… qui m’empêche de danser avec celle que j’aime…]

Une par une, son pouce écrasa les alvéoles de plastique dans un petit bruit sec, faisant tomber les pastilles dans le creux de sa main. D’un mouvement du poignet, il jeta l’emballage purgé de son contenu mortel sur la table et contempla le tas de neuroleptiques. Il jeta un dernier regard à son portable.

« … but my mind holds the key… » [… mais mon esprit détient la clé…]

Carl porta les pastilles à sa bouche et déglutit ; il ferma les yeux. Demain, la Terre ne serait plus. Mais il n’avait pas la force de finir sa vie avec ses remords, préférant une lâcheté extrême au courage extrême dont il aurait eu besoin.

D’un point de vue scientifique, le calcul de la date à laquelle la Compression aurait lieu avait été d’une simplicité incroyable. D’un point de vue humain, l’annonce de l’évènement avait été beaucoup plus complexe. Si les scientifiques qui avaient théorisé ce phénomène avaient pris le temps d’aller plus loin dans leurs recherches plutôt que de se retirer, sachant que le monde allait connaître sa fin, ils auraient peut-être trouvé quelque chose d’extrêmement intéressant. L’univers est en effet gouverné par deux dimensions supposées infinies : le temps, et l’espace. Hors, lorsque le temps passe, l’Univers avance, grignotant l’espace qu’occupe (ou plutôt que n’occupe pas) le vide. Mais alors, si l’Univers devait soudainement reculer, revenir sur ses pas comme le prédit la Compression, n’est-ce pas le temps qui reculerait aussi pour revenir à la situation qu’occupait l’Univers par le passé ? Les deux dimensions ne sont-elles pas intimement liées par l’expansion de l’Univers ?

Si les physiciens qui avaient identifié la Compression s’étaient penchés sur le sujet, peut-être auraient-ils pu alors réaliser qu’elle n’était qu’un retour en arrière ? Que l’élastique décrit par un homme en peignoir sur un balcon ne faisait que revenir à une époque passée ? Qu’il se retendrait à nouveau, puis se détendrait encore une fois, oscillant ainsi, encore et encore ? Compression. Décompression. Et s’ils avaient fait des calculs, peut-être auraient-ils ainsi compris que dire que la Terre ne serait plus au lendemain du 28 février 2042 serait un abus de langage. Car au contraire, elle allait être à nouveau. Et peut-être que dans tous ces 28 février 2042, limite de l’étirement de l’espace-temps, un homme dénommé Carl saisirait son téléphone portable et exhalerait enfin ses regrets avant une autre Compression. Puis un autre février 2042. Peut-être que, dans l’infinité d’Histoires qui s’effaceraient pour mieux se réécrire, l’une d’entre elles finirait bien.

Demain, la Terre ne sera plus. Demain, elle sera à nouveau. Différente. Pareille. Sa fin se répétant à l’infini.

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