Demain les arbres – Jérôme Goffette

Demain, les arbres s’apprêteront à marcher vers la mer. Ils se tourneront, une dernière fois, vers leurs compagnons de toujours, les champignons et leurs réseaux de fluides, d’odeurs et de signaux. Les milliers de bras minuscules des radicelles embrasseront avec la plus grande tendresse les milliers de bras minuscules des mycéliums. Puis, au rythme lent et sûr de leurs pattes d’éléphants, les hêtres sortiront des bois. Dans leurs bras gris, ils porteront à pleines brassées les houx, les fragons et les bois-jolis, les myrtilliers et les genets. Les chênes à l’écorce fendue prendront par la main les aubépines aux fruits rouges et les sorbiers garnis de passereaux. L’air sentira la feuille, la fleur et l’humus, et lorsque ces forêts arriveront sur la falaise ou sur la grève, on les verra, bruissantes et résolues, aller vers l’écume. Il faudra un frissonnement de plusieurs semaines pour que toutes et tous s’engouffrent dans la houle, pour que toutes et tous disparaissent dans la plaine liquide. Plusieurs saisons plus tard, les marées laisseront encore sur l’estran des andains de feuillées.

Demain, les mycéliums et leurs labyrinthes enlacés remercieront une dernière fois la terre, les vers, les insectes et les araignées avant d’entamer à leur tour leur exode. Pour chaque tronc parti, ils déploieront, en une seule nuit, une pléiade de ronds-de-sorcière. Comme un étang criblé de pluie, les cercles de champignons dessineront sur le sol un tableau halluciné, un déluge de couleurs et de formes. Les phallus jaunâtres des amanites bousculeront les corolles élégantes des cortinaires violets. De fragiles clitocybes lactés entoureront des russules émétiques bien roses. Des strophaires bleus danseront avec des armillaires couleur de miel. Sur le bois mort, les trichies ponctueront de gouttes rouges les espaces délaissés par des polypores jaunes et des chlorociborias d’un turquoise très vif. On verra les bras de corail des clavaires s’élancer au-dessus des oreilles translucides des pézizes et des boules blanches des vesses de loup. La folle fantaisie fongique se lancera dans un dernier salut pour éparpiller aux quatre coins du monde des nuages de spores. Puis tout ce carnaval prendra fin. La dernière fête ne laissera qu’un tapis gélatineux brunâtre. Alors, dans un dernier regret, les mycéliums eux-mêmes s’extirperont de la terre. La grandeur majestueuse de certains d’entre eux apparaîtra pour la première fois à la face du monde : des tissus mousseux, arachnéens, chacun de plusieurs kilomètres. D’autres, plus modestes, ne donneront à voir que des petits tapis, des fouillis enlacés à d’autres fouillis. D’abord lâches, leurs mailles se resserreront. La terre se recouvrira de véritables voiles, et quand la brise soufflera, elles vibreront et se tendront. Nulle assemblée de cerfs-volants n’aura jamais été aussi dense et folle – une myriade d’ondulations aussi vaste que l’océan. Toutes les voiles, liées les unes aux autres, se soulèveront. Elles planeront. Elles monteront peu à peu. Lorsque les premières croiseront les courants jets, elles s’y engouffreront, emmenant par la main leurs comparses. Quand toutes y auront été aspirées, elles formeront deux rubans invisibles qui ceindront l’atmosphère.

Demain, la vie des océans, pourtant longtemps protégée, retentira des chants, des cliquetis et des sifflements des rares survivants. Les premiers à se confier le feront avec hésitation, comme si le sens de leurs paroles relevait de l’impudeur ou de l’inconcevable : la mer se meurt. Les peuples de l’eau ne sont plus décimés – ce qui résonnait déjà comme une tragédie – mais réduits au millième, au millionième – ce qui relève de l’Effacement. Plus les langues se délieront, plus les plaintes en décriront l’ampleur, et plus la saveur salée du monde prendra le goût de l’amertume. À la toute fin du choral marin, même les germes du plancton – sa profusion de gamètes, de larves et de bactéries, cette vie intime de la vie – exprimeront leurs pertes et leurs désespoirs. Après la révélation de leurs vérités minuscules, terribles, un silence stupéfait succédera à la clameur. La fécondité de la vie – les semences et les œufs du monde – , cette fécondité à la source du sacré et de la valeur, se sentira fragile. Elle frissonnera. Il ne s’agira plus d’un simple sacrilège, mais de l’anéantissement du sacré lui-même, du tarissement de la source, de l’étranglement de la fécondité elle-même. Un monde stérile est un monde mort. Le saisissement se répandra dans toutes les eaux. Puis viendra la Réponse. D’un seul et même mouvement, les méduses suspendront toutes ensemble le bal pulsatile de leurs floraisons diaphanes. Les diatomées, les copépodes, les coccolithes, les ptéropodes, les prochlorocoques, les cténaires, les porifores et tous les peuples innombrables de l’eau entreront plus avant dans la nuit. La vie océanide se laissera lentement chuter vers l’abysse. Elle se laissera accueillir dans les bras sans contours qui s’y trouvent. Elle se fondra dans le Noir, cette couleur qui n’est pas une couleur parce qu’elle les enveloppe toutes et les rend toutes possibles. Les gardiens des enfers aux gueules effrayantes veilleront à ce que le velours de la noirceur du Noir ne soit pas dérangé.

Demain, les ronces et les clématites, les chèvrefeuilles et les salsepareilles, et toutes les lianes de la Terre, allongeront leurs tiges en un immense effort. Trop souples pour se tenir droites, elles ramperont, affligées, dans les grands champs malades. Puis elles grimperont, un peu plus haut, par les pâtures de la terre sans arbre. Avec leurs courbes gestes végétaux, elles graviront les chauds coteaux avant de partir à l’assaut des contreforts et de s’élancer sur les parois acérées des montagnes. Elles franchiront les gouffres à l’haleine de brume. Elles remonteront les alpages puis la roche fouettée de grêle et de vent. Elles atteindront enfin les cimes englacées. Alors, dans une chorégraphie inédite, elles s’enrouleront, les unes sur les autres, en un maelstrom de tiges et de vrilles, pour s’échapper vers le ciel. Une longue, très longue tresse vivante et constamment reconstituée, montera en ascension vers les grondements électriques. Elles formeront une corde tendue vers l’orage lourd qui se sera formé à leur appel. Elles seront absorbées par les nuages. Elles n’y laisseront qu’une nuance de vert sous leurs flancs sombres, là où la lumière devient pluie.

Demain, les oiseaux s’envoleront. Ils iront dans les airs ; ils fileront les yeux clos. Les buses porteront sur leurs dos les roitelets et les fauvettes. Les milans tiendront délicatement dans leurs serres les mésanges et les chardonnerets. Les gypaètes aux longs corps dorés attendront en planant que la volée de tous les oiseaux, menée par les geais, les huppes et les corbeaux, les rejoignent. Les pies et les corneilles leur parleront d’amour et de couvaisons pendant que les vanneaux et les loriots dessineront dans le ciel mille figures pour les encourager. Lorsque ces essaims de plumes ne seront plus qu’une seule nuée, une nuée plus vaste et pépiante que les vapeurs du ciel, ils fileront les yeux clos ; ils ne seront plus qu’un vague mouvement de l’air, une motion suspendue, une glissade. Leurs plumes métamorphosées dessineront d’étranges flocons de soie avant de devenir presque vaporeuses, puis aussi transparentes que l’air. Leurs corps laisseront voir l’azur. Ils iront, plus loin encore, se fondre dans l’éclat doré des passions verticales, et quand – devenus invisibles – rien n’y paraîtra plus, l’air continuera à bruisser d’ailes et de chants. Plus douce encore que le voile apaisant du crépuscule, on entendra, aussi discrète qu’une nichée de troglodytes, la mélodie des duvets et des nids. Les oiseaux ne laisseront qu’un sillage de douceur.

Demain, les touffes de poils des animaux et les peaux glabres des serpents et des batraciens observeront la Lune et les étoiles avant de mêler la buée de toutes leurs âmes. Toutes les connaissances du monde, toutes les odeurs et toutes les affinités seront brassées, distillées et sublimées dans l’alambic des senteurs térébrantes. Quand les premières lueurs de l’aurore – blêmes et bleues – commenceront à se condenser, l’immense foule animale s’ébranlera en petites troupes. Chacune d’elles suivra son chemin, celles-ci traçant dans les fourrés profonds, celles-là longeant la course des rivières ou chevauchant la roche sèche des crêtes. Chacune, au bout de ce chemin, entrera dans la combe, le gouffre, la grotte ou la fondrière qu’elle se sera choisis. La mêlée animale ira au plus loin des fentes, des replis et des fractures du sol. Toutes les bêtes de la Terre s’enfonceront dans la roche ou la glaise, au fond des puits sans fond. Lorsqu’elles auront atteint les culs-de-sac, elles iront se coller aux angles dans ces recoins d’ombre, elles s’aggloméreront les unes aux autres pour former une pâte de chair. On verra chatoyer la variété de leurs couleurs, le roux du renard et la douceur grise de la musaraigne, le jaune éclatant de la salamandre et la blancheur de l’hermine, le brun grenu des crapauds et le masque bonhomme du blaireau. Les entrailles du monde seront tapissées de cet amalgame de peaux, de poils, d’os et de viscères. Pour la première fois, on pourra contempler, d’un seul coup d’œil, toute la fresque animale, avant que, les respirations ralenties, la vie ne se suspende. Alors les couleurs et les formes s’estomperont pour imiter la roche. Les grottes seront de nouveau des grottes et les combes des combes, mais parfois la langue ample d’un bœuf se balancera un instant, tâtant l’air de son humide mucosité. Les tritons, seuls, veilleront sur la troupe, lézardes noires parmi d’autres lézardes noires – indiscernables. Une chaleur résiduelle hantera ces abîmes.

Demain, les sternes et les manchots, les albatros et les ours blancs chemineront vers les pôles. Dans les lignes mauves des steves, ils liront les messages des mondes, la beauté de leurs sentences intangibles. Ils écouteront la musique des sphères, ses harmoniques de silences et de lumières magnétiques. Dans la clarté cristalline des septentrions ou dans le souffle éternel austral, ils ausculteront les drapés verts des aurores boréales traversant la voûte étoilée. Ils atteindront ces lieux blancs où la géométrie du monde invente la corde d’un espace sous l’espace. Ils franchiront les deux portes des pôles dans ces puits qui touchent à la fois au noyau métallique du globe et à la matité vide et vibrante de l’espace. Ils y respireront l’eau glacée, liquide et sèche – et le vide frissonnant – pour y prononcer le symbole de leur résolution. Ils y glisseront le spasme de leur attente.

Demain la foule des fourmis, pour fermer leurs logis, tapissera d’un ciment de lignine et de silice leurs tumulus d’ocre. Habituellement grouillantes, bruissantes et chaudes, leurs cités seront scellées. Les termites, plus encore qu’à l’accoutumée, fuiront toute lumière, se réfugiant dans les troncs morts et les poutres vieillies. Les carabes et les scolopendres, glissés sous les feuilles mortes, se rouleront en boule, comme des billes d’argile, inertes. Les phasmes et les mantes, les nèpes et les iules, pétrifiés, ne ressembleront plus qu’à des brisées discrètes, des broutilles sans noms, des brisures aussi mornes que des cailloutis. Les scarabées et les collemboles ne seront plus que des galets grenus. Un peu plus légers que leurs cousins minéraux, ils rouleront de temps en temps sous le vent. Ni la terre ni l’air ne vibreront plus de leurs vies innombrables, et pourtant tout vibrera de leur disparition.

Demain, à la toute fin du monde, même les herbes et les microbes accompliront la suspension universelle de la vie. Les lichens intégreront les pierres. La masse prodigieusement silencieuse des bactéries et des archées s’enfoncera dans le sol. Leurs génies, aujourd’hui partout déployés – si visibles qu’ils en sont invisibles – s’enfermeront dans leurs lampes magiques et ces lampes magiques s’effaceront de la Terre. Le vrai cœur de la vie – celui auquel nul ne pense – se sera suspendu entre deux battements, entre deux alchimies et, au-delà des mots qui n’ont jamais su l’exprimer, l’oreille percevra enfin ce que signifient l’abandon et la désolation, la mise en latence des tissus les plus secrets du monde. L’absence et le manque se feront intimes. Ce qui touchera le monde extérieur touchera aussi les mondes intérieurs. Les ventres seront abandonnés par leurs hôtes minuscules. Ils se videront jusqu’à se tordre. La peau et les muqueuses ne seront plus habitées et protégées. Les corps, épuisés de coliques, ne seront plus que des cavités déboussolées, incapables de supporter quelque aliment que ce soit.

La terre ne sera plus qu’une croûte stérile, inanimée.

*

Quand toute la vie aura fui sa présence et quand, le menton maculé, les genoux trembleront d’avoir vu les entrailles s’abandonner, alors le Fléau, la Calamité, connaîtra la solitude.

Une extrême faiblesse s’emparera de son être.

La nausée se mêlera à la faim, la certitude à la renonciation, le souffle des essences à la folie des vents et la vie à la mort – champ d’une bataille inutile entre de deux tortures antagonistes.

Blême, malade, fébrile, tout s’enfoncera dans la lucidité blanche de l’agonie. Les flashs du passé télescoperont l’hyper-vision du présent. Les faux récits et les forces illusoires se dissiperont dans ces instants acides. Il ne restera plus d’échappatoire au face-à-face avec son histoire, avec ses erreurs.

Peut-être entrera-t-on dans ce rêve lucide qui n’est plus un rêve mais l’effroi de  comprendre. Peut-être appréhendera-t-on la nécessité pour la vie de l’abandonner. Le Fléau, la Calamité saisira peut-être l’ampleur de sa méprise et formulera sa propre condamnation. Il y aura l’Accablement.

Peut-être le monde verra-t-il le Fléau, la Calamité, courber la tête vers le sol et embrasser – avec autant de tendresse, de regret, que de désespoir – la douceur de la boue offensée.

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