Posts Tagged: 3ème Prix

Demain les arbres – Jérôme Goffette

Demain, les arbres s’apprêteront à marcher vers la mer. Ils se tourneront, une dernière fois, vers leurs compagnons de toujours, les champignons et leurs réseaux de fluides, d’odeurs et de signaux. Les milliers de bras minuscules des radicelles embrasseront avec la plus grande tendresse les milliers de bras minuscules des mycéliums. Puis, au rythme lent et sûr de leurs pattes d’éléphants, les hêtres sortiront des bois. Dans leurs bras gris, ils porteront à pleines brassées les houx, les fragons et les bois-jolis, les myrtilliers et les genets. Les chênes à l’écorce fendue prendront par la main les aubépines aux fruits rouges et les sorbiers garnis de passereaux. L’air sentira la feuille, la fleur et l’humus, et lorsque ces forêts arriveront sur la falaise ou sur la grève, on les verra, bruissantes et résolues, aller vers l’écume. Il faudra un frissonnement de plusieurs semaines pour que toutes et tous s’engouffrent dans la houle, pour que toutes et tous disparaissent dans la plaine liquide. Plusieurs saisons plus tard, les marées laisseront encore sur l’estran des andains de feuillées.

La dispari-son – Lou Rochard

La vie fait beaucoup de bruit.

L’alarme du réveil sonnait une autre couleur ce matin-là. C’était une des rares nuits où l’on attendait de l’entendre. Une des nuits où un silence entier enveloppe la maison car la quiétude du lendemain apaise les corps et les prépare au vacarme. Une mélodie est venue fendre cette paix avec rythme et douceur: elle n’annonçait pas les journées pressantes où une minute chasse l’autre comme un écho. Elle avait le goût des vacances, du calme et du repos.

Négocations – Lysiane Bouayad-Amine

Lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, un air chaud et moite le prit à la gorge. Il avança à grands pas dans l’immense couloir qui menait au bureau dans lequel il avait rendez-vous. Ses jambes élancées lui permettaient de progresser rapidement et pourtant la porte au fond lui paraissait étrangement éloignée.

A chaque pas qu’il faisait dans ce long corridor, il se sentait suffoquer. En plus de la chaleur écrasante, une ambiance pesante régnait ici. Les lieux étaient décorés avec faste : d’immenses lustres en cristal pendaient au plafond, les murs étaient tapissés de tentures aux dessins explicites, le sol était recouvert d’une moquette si épaisse qu’il croyait s’y enfoncer à chaque pas. Les statues de marbre gigantesques semblaient l’épier, aussi se hâta-t-il.

Bourgeon de temps – Jean Goedert

Je vous entends. Vous vous demandez ce qui se cache sous ce rideau noir, vous mourez d’envie de le savoir. Je peux sentir vos yeux avides de pénétrer mon intimité. Et pourtant que distinguerez-vous une fois le voile levé ? Rien. Vous vous contenterez de regarder le présent. Vous me verrez moi ou ce qu’il en reste. Ceux du dernier rang me verront peut-être avec un peu moins de netteté, je vous l’accorde. Mais quoi qu’il en soit, vous n’appréhenderez pas le ‘comment’ je suis arrivée devant vous. La Contingence. Ce mot vous dit-il quelque chose ? Connaissez-vous cette Dame versatile et souvent pleine de surprise ? Cruelle parfois, mais c’est aussi ce qui fait sa beauté. C’est elle qui arrose les racines du temps… et c’est elle aussi qui a fait naître le bourgeon de mon présent. Laissez-moi mettre un terme à votre impatience. Laissez-moi vous dire ce qui se cache réellement sous ce rideau. Qui sait, peut-être aurez-vous une surprise une fois le voile levé… Car les bourgeons éclos dans la souffrance donnent souvent les fleurs les plus belles. Écoutez.

Albert coule – Vincent Lescure

Le soir les cueille sur un banc. Intimidés, ils restent impassibles. Est-ce le lac qu’ils contemplent ? Les collines qui les enlacent ? Les ombres ont disparu mais la ville rayonne. Le vent est tombé et l’air devient tiède. En ce soir du 25 décembre, le jour s’efface drôlement tôt sur la lagoa de Rio de janeiro.

Finitude – Lydie Ducolomb

Encore une rotation et le compteur indiquerait 2042. Encore une rotation et la Terre ne serait plus. Le coup de grâce avait été donné par la disparition des abeilles. Cela s’était fait si lentement, si silencieusement que personne ne croyait voir un jour la fin de la toute dernière des abeilles.

La lune est un point d’interrogation imparfait – Edouard Leaune

– Ca tournebicote ! Ca tournebicote ! qu’il piaillait, le gone.
Il en inventait des pelletées de mots qui lui sortaient de la bouche en une sorte de gigue épileptique et grumeleuse, entre ses dents qu’il avait comme moi les ongles, noires et pas ponctuelles.

pV=nRT – Camille d’Andréa

Infini. Je suis une infinité. Je suis infiniment petit. Je suis infiniment grand. Je suis seul, Je suis multiple. Le temps passe. J’évolue. Je me regroupe, de plus en plus près, de plus en plus dense.

Ynova 45-10 – Amandine Johais

J’ai retrouvé ce cahier dans une vieille malle, au grenier de la maison de famille. Couverture beige froissée, tranche carmin déchirée, pages jaunies et racornies.

La Fontaine – M. Perrier

J’avais eu un sommeil très agité cette nuit-là. Etait-ce à cause de la vague de chaleur, était-ce le vin blanc frais que j’avais bu ou bien encore ce rêve banal qui, pourtant, m’avait terrorisée et hantée longtemps sans que je ne parvienne à concevoir pourquoi ?