L’écriture palliative – Benjamin V.

AIRE.

  1. Éloge au rectangle.

— À l’origine de tout. L’aire du rectangle est à l’origine de tout. C’est d’elle que découlent les aires de toutes les formes géométriques de la nature. C’est elle qui accouche de toute forme, par elle que chaque aire respire. L’aire parfaite, sans défaut, sans retouche. Fondement mathématique, axiome géométrique. C’est démentiel. Triangle, carré, losange, parallélogramme, trapèze, cercle… L’aire du rectangle donne forme à toute forme, aire à chaque aire. Sans le rectangle, sans son aire, pas de forme, pas d’aire, pas de vie. Le rectangle précède le monde. Mais quel rectangle ? Le rectangle donne vie au monde.

— Si vous l’dites… Rue de Vaugirard : nous sommes arrivés, Madame. Ça fera vingt-six euros et dix-neuf centimes, s’il vous plaît.

  1. Prémisses géométriques.

Paris VIᵉ. Place de l’Odéon. Retrouvailles, embrassades.

Je fais face aux douze grandes colonnes néoclassiques de pierres blanches. “À l’italienne”, comme on dit, fruit des fantasmes dix-huitiémistes voulant faire renaître Pompéi de ses cendres. La façade géométrique, harmonieusement proportionnée, intégrée à la perfection dans le paysage urbain, de sorte qu’on ne sache si la ville précédait le théâtre, ou si le théâtre précédait la vie. Nous présentons nos places à l’ouvreuse.

— Corbeille. Rang A, les numéros impairs, de 19 à 25. Et le strapontin 26, en bout de rangée. Bonne représentation, messieurs dames.

Soit IGAR un rectangle. Un rectangle plat, lisse, sans relief. Surélevé mais bien parallèle au sol. Un rectangle sylvestre. D’un bois clair et propre, aux lattes parfaitement assemblées, n’offrant nulle possibilité à la poussière de s’y déposer. Un rectangle si propre que le miroir lui-même pâlit en y apercevant son reflet.

Soient IA et GR ses deux diagonales. Deux diagonales égales, croisées en plein centre. Transparentes, invisibles, imperceptibles à l’œil humain, sur le rectangle de bois clair. Deux diagonales qui se tirent et s’étirent, qui se tendent et se détendent, se distendent, distanciant les côtés du rectangle, déformant la droiture de ses angles, au gré des allers et venues de F.

Soit F le point formé par la rencontre des deux diagonales IA et GR. Un point mobile, agité, qui ne cesse de gesticuler. Animé par quelque chose – mais par quoi, dira-t-on. Bien des choses, répondra-t-il, soucieux d’entretenir le mystère. Un point en quête de mariage, à qui l’on a remis, en cette Folle Journée, les rênes diagonales du rythme, de l’espace et du temps dans le rectangle IGAR.

Soient O, O’, O’’ et tous les autres O et leurs titres primaux, l’ensemble des 770 points qui font face au rectangle IGAR. Des points O anonymes, noyés parmi les O, dont l’identité individuelle n’importe aucunement. Assis, attentifs, identiquement concentrés, suspendus aux faits et gestes de F. Des points O extérieurs au rectangle IGAR, maintenus en dehors par le segment [RA].

Soit [RA] le segment de IGAR proximal des points O. Un segment solide, imperméable, étanche en tous points, à tout point. Ultime rempart symbolique, dernière digue qui sépare F des O. Un segment érigé en un quatrième mur infranchissable, garant de l’expression artistique de F.

Je frissonne. De ce fameux frisson horlesque. Frisson étrange, non pas de froid, mais d’angoisse. Une vive douleur à l’arrière de l’œil gauche me prend soudainement, comme si mon cerveau poussait pour sortir.

— Chhhut. Qu’est-ce que tu marmonnes ? Ça commence !

  1. Acte premier.

Au milieu des discussions mondaines, il s’avance. On ne l’a pas remarqué. Pas encore. Il fend des O installés en rang d’oignons sur leurs assises rouge-catharsis. Le voilà sautant les quelques marches qui éloignent les O de IGAR. Les cordes vocales se taisent, s’écartent de toute leur grandeur, pour laisser place aux chuchotements. Le segment [RA] est franchi sans difficulté. Il prend vie. Son pas malicieux et talonné y va d’un joli tintement boisé. Il prend véritablement vie, pénètre la matrice de toute vie. Les regards s’ouvrent, les oreilles se tournent, les bouches se ferment. Le brigadier taira ses coups ce soir. Une chambre, à demi démeublée. Le rectangle IGAR est bien déserté ce soir. Restent un lit, un fauteuil de malade, une glace. Il sort un plan froissé du fond de sa poche, et, le dépliant à même le parquet, mesure, la toise en main.

Scène I.

F.

— Dix-neuf pieds sur vingt-six.

  1. L’Aire.

Une porte. Gigantesque, platonique. Vingt-six pieds. Sur dix-neuf. Surmontée d’un écriteau : “Ἀγεωμέτρητος μηδεὶς εἰσίτω…[1]

PASSER LA PORTE

Bien. Puisque nous sommes désormais entre mathématiciens aguerris, personne n’en prendra peur. Aussi, calculons.

IGAR est un rectangle, or, l’aire du rectangle s’obtient avec le produit de la base par la hauteur.

Ainsi, Aire IGAR = BASE x HAUTEUR

⇔ A IGAR = IG x IR

⇔ A IGAR = 26 pieds x 19 pieds

⇔ A IGAR = 26 x 19

⇔ A IGAR = 494 pieds carrés.

L’aire du rectangle IGAR est de 494 pieds carrés, soit environ 46 mètres carrés.

Quarante-six mètres carrés. Un cerveau. Un cerveau entier déplié sur le parquet, lobe par lobe, scissure par scissure, sillon par sillon, gyrus par gyrus. Un cerveau humain étalé de bout en bout.

Quarante-six mètres carrés. Quarante-six chromosomes. Les quarante-six chromosomes de l’espèce humaine exhibés sur le plancher. Autant de surface qu’il en faut pour contenir l’entièreté du patrimoine génétique humain.

Le rectangle de bois mué en laboratoire d’anatomie.

Quarante-six mètres carrés à l’origine de toutes les formes de la nature ; quarante-six mètres carrés à l’origine de la forme humaine. L’homme, la femme, formés par les quarante-six mètres carrés scéniques.

— Réveille-toi, tu loupes tout !

  1. Acte cinquième.

Scène VII.

S.

— Moi aussi.

M.

— Moi aussi.

F.

— Moi aussi ; à part Il y a de l’écho ici !

De l’écho. “Il y a de l’écho ici.” Une simple phrase, un simple écho. Le point F tire sur les diagonales. Il les étire, les tord, les écartèle ! Et le segment [RA] craque. Il se déchire. Le Quatrième Mur chute. Il éclate. Les O, ainsi pris à partie pour une banale histoire d’écho, sont aspirés dans la pièce. “Le monde est un théâtre !”, crie l’autre. On ne peut plus lui donner tort. Ces sept cent soixante-dix spectateurs, tous avalés par un monstre maintenant libéré de ses chaînes, qui s’empresse d’expulser l’aire du rectangle. L’aire, à l’origine de toute aire, n’est plus. Le monde n’est plus. Rien n’est plus.

Scène de guerre.

F. trône seul sur IGAR, face aux O démembrés, disloqués.

… F igar o.

Je suffoque. Je m’agrippe aux accoudoirs. Mon cerveau cherche toujours à s’extraire de sa boîte. Je hurle. Je souffre. Je tombe.

HAUT.

Générique début. Jérôme Lemonnier.

Six heures trente se préparent à sonner. L’aube n’a pas encore chassé les renards, toujours à la recherche d’un dessert achevant leur souper. Mûres sauvages ou framboises noires ? Il fait trop sombre pour les distinguer. Dans un silence paisible, on entend les fruits fondre au fond de la gueule des deux gourmands. À une telle altitude, malgré l’été, la vallée reste fraîche, si bien que la rosée hésite à geler. Un ensemble de cordes joue un si sur presque quatorze temps, réveille-matin qui tire le soleil de son sommeil. À l’est, l’astre lisère les sommets alpins d’une auréole de cristal. Sol la do ré mi fa mi… La contrebasse se distingue par ses cordes pincées. Le jour achève son lever.

Plus bas, un bourdonnement mécanique résonne, en toute discrétion. L’asphalte vibre légèrement. 3241 KD 05. Mi do-ré-mi ré-do-ré : la guitare s’élance, un quatre-quatre blanc marqué “POLICE RURALE” la rejoint. Mi-fa-la fa-mi-fa. Le chuchotement des croches noires pointées et la lumière jaune des phares se chargent de faire fuir les deux canidés. Do ré mi-sol do ré. La route décrit un léger virage vers la gauche, bordant un cours d’eau d’une clarté rare. Si do si la : le piano vient ornementer le soupir de la guitare, formant un pont. Mi do-ré-mi ré-do-ré : le quatre roues motrices en profite pour traverser, continuant sa route jusqu’à la Haute-Vallée ; la guitare poursuit sa partition. Mi ré-mi-sol-la fa-mi. Elles laissent sur leur droite une imposante croix en bois et son chapelet de chapelle. La route serpente dans la vallée, vers le hameau suivant. De beaux chalets anciens en pierres épaisses, coiffés de toitures en bois foncé, se dispersent à mesure que l’orchestre ambulant s’enfonce entre les montagnes. La guitare s’interrompt. La Do Sol Ré, La Do Sol Ré… La harpe rejoint le piano, chantant avec le torrent qui glisse calmement, se faufilant entre les herbes et les pierres. Et le volume, doucement, s’abaisse.

Sur le flanc nord, au milieu des arbres, un homme dévale la pente à toute vitesse. Essoufflé, il respire fort, la bouche grande ouverte. Il tranche avec la quiétude de la vallée, tout aussi perdu que terrifié. Descendant en rappel un court mur rocheux, il marque la pierre d’une trace écarlate. Les yeux affolés, il se précipite vers le cours d’eau, et y plonge ses mains rouge sang. Le torrent s’empourpre, l’homme gagne en vitesse le volant d’un pick-up gris-vert et démarre en trombe. Il accélère, le moteur masque bientôt entièrement la musique. Ré-do-si-la-sol-la. L’homme fixe ses mains, les frotte dans une furie peu commune, le pied broyant la pédale d’accélérateur. On n’entend plus la guitare, seulement l’homme en recherche d’air, incapable de se calmer, et les fracas du moteur qui résonnent contre le goudron. Ses mains, il ne regarde que ses mains. Il cherche quelque chose dans la boîte à gants. Un mouchoir. Le virage arrive.Le quatre-quatre policier blanc avec. Do. Mi.La guitare joue ses ultimes accords. L’homme relève la tête au dernier moment. Évite la collision. Perd le contrôle. Le pick-up verdâtre part en tonneaux. Decrescendo. Accord final en si de l’ensemble de cordes, sur bien plus de quatorze temps. Visage ensanglanté. Cris. Appels téléphoniques. Noir.

Centre Hospitalier des Escartons, sur les hauteurs de Briançon. Les montagnes en toile de fond.

Je sursaute. Et je crie, peut-être.

Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris XIIIᵉ. Électrocardiogramme 60 Hz, ventilateur artificiel.

Sur une télévision suspendue dans le coin gauche de la pièce, un générique défile.

ALEX HUGO,

MÉMOIRE MORTE

ⓒ FRANCE.TVSTUDIO – 2018

— Bonjour Madame Silonai.

FEU.

— Delphine Silonai. 46 ans. Auteure-écrivaine. En errance diagnostique depuis plusieurs années pour des symptômes neurologiques et des épisodes de céphalées intenses. Arrivée au Service d’Accueil des Urgences Psychiatriques mardi soir suite à un épisode de confusion diffus, conclu par une attaque de panique particulièrement violente. Adressée ce matin à l’Unité d’Oncologie, les récents scanners mettant en évidence un glioblastome (grade IV) logé dans le tiers postérieur du lobe temporal gauche, confirmé à l’IRM. Plusieurs métastases de moins d’un centimètre sont aussi identifiées contre les lobes frontaux inférieurs gauche et droit et occipital antérieur gauche, conséquence d’une diffusion hématogène. Une biopsie viendra statuer ce diagnostic, par analyse anatomopathologique.

Bonsoir Madame Silonai. Je suis le chef de service de l’Unité d’Oncologie médicale de l’Hôpital Pitié-Salpêtrière. Le neurologue doit vous rencontrer avant vingt heures. Une orthophoniste passera également demain matin pour réaliser un bilan de vos fonctions langagières. Si vous n’avez pas de question, je vous laisse. Nous ne nous reverrons vraisemblablement pas d’ici votre départ, aussi, je vous souhaite un bon séjour parmi nous.

“Orthodontiste”, c’est tout ce que j’aurai entendu du maître d’hôtel. Du reste, rien. Mystère. D’autant que je ne vois pas bien ce qu’un redresseur de dents me voudrait. J’ai toujours su tenir à l’écart ce genre d’individus sadiques, qui aiment à patouiller dans la bouche des autres. Qu’il ose approcher un œil ou un doigt, j’y croquerai sans condition.

Le réveil est bien militaire dans cet hôtel. Réglée comme une horloge, la horde de ménage vient vous tirer prestement du sommeil, à coups de plateau petit-déjeuner d’une composition bien douteuse. Si l’hospitalité matinale manque à cet établissement, l’ironie semble en revanche s’y cultiver : ayant fait remarquer mon mécontentement, on m’a indiqué que “nous ne sommes pas à l’hôtel madame” !

Hier soir, peu avant vingt heures, un homme est passé. Un astrologue. Il m’a parlé des étoiles. “VWF-A”. “La Pointe du temporal”. “En orbito-frontal”. Des étoiles qui, ensemble, forment des faisceaux de constellations. Des faisceaux, m’a-t-il dit, j’en suis sûre, je l’ai noté : “Arqué.” “Unciné.” “Fronto-occipital inférieur.” Bref. Un illuminé. Je reste maintenant aux aguets, au cas où l’autre dégénéré de la dent qui m’a été promis oserait se pointer.

— On vous a mal expliqué, Madame Silonai : je suis une orthoPHOniste. Vos dents ne me préoccupent pas le moins du monde. On va simplement parler ensemble, et lire quelques lignes. Je ne vais pas redresser vos dents. Votre langage. C’est votre langage qui m’intéresse. Vous êtes helléniste, je crois : –phonie, du grec phonê, phonos. Vous savez, la voix, le son… Redresseuse de votre parole, à la limite ?

Je reste assez peu convaincue de l’intérêt de m’envoyer cette occulte guérisseuse. Et il m’importe peu le nom par lequel cette zigomarde se fait appeler, ou ce qu’elle prétend identifier de bon à redresser chez moi. Je préférerais qu’elle m’apporte une aspirine pour calmer cette incessante migraine d’ailleurs. Néanmoins, elle a de la chance : je suis bien trop curieuse de savoir à quel feu elle compte me cuisiner, pour la renvoyer d’où elle vient.

— Je vous laisse lire ce texte, Madame Silonai. S’il vous revient en tête, vous pouvez le réciter. De mon côté, je me permets de vous enregistrer.

Admettons.

L’apologue m’a toujours impressionné. Pas nécessairement pour la prose avec laquelle La Fontaine enrobe son discours. Mais parce que les deux parents du genre, Ésope et Phèdre, avaient tout vu avant lui. Et encore aujourd’hui, avant nous.

Récitation.

II.

CORBEAU-RENARD, AU FEU DE BOIS

Mettre un corbeau, du Perche-Gouët,

Dans un bain-marie de fromage.

Mettre un renard, en petite quantité,

Et du thym en botte au poêlage.

Hé ! Toujours veiller au corbeau.
Qu’il demeure joli ! que le corps reste beau !

Sans bouillir, si votre potage

Se décante de son graissage,

Vous prélèverez l’élixir d’une cuillère de bois.

À ce stade le corbeau ne sent plus le gras ;

Et pour flamber ce bel en-cas,

Ouvrir le bec de feu, laisser choir la vodka.

Le renard saisit n’en reste pas moins dangereux :

Cuire au feu de bois, à coeur,

Vite, aux dépens de sa malice, dissoute.

Cette venaison se mélange au fromage sans croûte ;

Et au corbeau, juteux et fondu.

Quatre jours au plus tard, pour reprendre tout surplus.

Yeux écarquillés.

Mon inspectrice de la langue partage sûrement cette admiration pour les fables, à en juger son regard médusé.

Écoute de l’enregistrement.

Deux paires d’yeux maintenant écarquillés.

TAIRE.

Étrangère. Étrangère à l’homme, à la femme, étrangère à mes proches. Étrangère à l’autre, étrangère à qui que ce soit, si tant est qu’il ne soit pas moi. Étrangère dans ma langue. Étrangère dans n’importe quelle langue. Étrangère à la parole, à la lecture, à l’écriture. Étrangère à toute forme de langage dès l’instant où il tente de se déployer hors de mon intériorité.

Prisonnière. Prisonnière de mes yeux, de mes oreilles. Prisonnière de mes doigts. Prisonnière de mes cordes vocales, qui me dictent leur loi d’absurdité. “Parle, me dit mon corps, je me charge de la phonologie ; fais-moi confiance pour la sémantique.” Quoi que je lise. Quoi qu’on me dise. Quoi que j’écrive. Quoi que je dise. Rien. Je ne comprends rien. Personne ne comprend rien.

Condamnée. Condamnée au silence. Condamnée à penser, à ne plus jamais parler. “Je pense donc je suis.” Condamnée à être, et uniquement à être, rien d’autre. Être, sans jamais pouvoir affirmer que “je suis” aux autres. Incapable de prouver que j’ai pensé, incapable de montrer que je suis toujours. Comme condamnée à mort. Condamnée à une vie de silence. Condamnée à vivre, comme une morte.

Étrangère à autrui. Prisonnière de mon corps. Condamnée à me taire.

Condamnée à me taire.

Condamnée à me taire.

F.

— Moi aussi ; à part Il y a de l’écho ici !

Delphine Silonai.

— Alors il y a de l’espoir.

Daphnée Illinois.

— Quarante-six mètres carrés d’espoir.

Postface.

Au mois de novembre, Daphnée Illinois consulte pour des symptômes langagiers, caractérisés par des pertes transitoires de compréhension et d’expression. Elle se voit diagnostiquer un cancer avancé au stade métastatique, lui laissant six mois, tout au plus. Logées dans les zones cérébrales dédiées au langage, les tumeurs provoquent seulement deux semaines plus tard la perte totale des possibilités de communication orale, laissant à l’auteure franco-étasunienne l’écrit comme seul canal d’expression de sa pensée, préservée.

Elle décède au mois de mars suivant, offrant en héritage son dernier cycle littéraire : véritable laboratoire qui travaille à la recherche d’un sens artistique de l’existence, lorsque la date d’échéance de celle-ci est connue, posant ainsi les fondations de ce que l’on nomme aujourd’hui l’écriture palliative.

Au soir de sa vie, à la tombée de sa nuit, Daphnée Illinois décide de participer à un dernier concours d’écriture, et rédige ce présent texte. Elle y réinvestit les sphères artistiques qui lui sont chères – théâtre, cinéma, poésie – au prisme de sa nouvelle perception de la parole, de sa compréhension des éléments langagiers. Par le personnage autobiographique de Delphine Silonai (qui n’est d’autre qu’une anagramme), elle explore les limites du langage et de la communication, avec cette conclusion dramatique : personne ne prête attention aux silencieux. Il n’y a qu’au théâtre que quelqu’un qui ne dit plus rien peut occuper l’espace de la parole[2]. Quitter le monde réel devient la seule solution enviable, pour rejoindre celui de l’art, de l’écriture théâtrale.

Aussi ironique que cela puisse paraître, il semblerait que la confusion phonologique – Terre, Air, Eau, Feu / Taire, Aire, Haut, Feu – élément pourtant structurant de cette nouvelle palliative publiée à titre posthume six ans après son décès, ne soit pas un choix délibéré, mais bien le fruit des troubles langagiers grandissants de Daphnée Illinois.


[1]Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre…

[2] Lire Le Silence, Nathalie Sarraute, dont un exemplaire habillait la table de chevet de Daphnée Illinois le soir de son décès.

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