Monsieur Martin, 69 ans, retraité, râleur, cynique et sûr de lui, passe ses journées à balayer les informations d’un coup de télécommande. Il habite un petit village du Pas-de-Calais et, s’il n’est pas chez lui, on le trouve au petit bar du coin avec un ami, à discuter des dernières nouvelles. Ces deux-là partagent une même philosophie : « Je ne crois que ce que je vois. Et par conséquent, je ne vois que ce que je crois. ».
Selon eux, les médias sont trafiqués : ils essayent de leur faire peur pour mieux manipuler leurs votes par la suite. Mais Monsieur Martin n’est pas aussi naïf que le reste de la population, pense-t-il. Les catastrophes naturelles sont naturelles, c’est dans le nom. Elles ont toujours existé et existeront toujours. Rien de nouveau jusque-là. Monsieur Martin le sait bien, car par chez lui les inondations ne se font pas rares, et ce depuis son plus jeune âge. Toutefois, par je ne sais quel miracle, la maison du sexagénaire a toujours été épargnée.
Lundi 9 août, début d’après-midi. En ce mois d’été particulièrement pluvieux, le retraité se retrouve confiné chez lui pour le sixième jour d’affilée. Il passe donc ses journées à grignoter devant son nouveau poste de télévision, comme il aime l’appeler. Aux informations, ils parlent des incendies ravageant la Californie, à l’autre bout de la planète. Avec les litres d’eau qui tombent ici, Monsieur Martin ne risque pas de mourir brûlé.
Alors qu’il s’apprête à changer de chaîne, quelqu’un frappe à sa porte. Madame Belland, l’adjointe au maire, fait le tour des maisons du village dans sa petite Twingo vert amande, afin de demander aux habitants de quitter au plus vite leurs maisons : le département est en alerte maximale de crue. Monsieur Martin, habitué à ce genre de visite, répond que le message est bien passé afin qu’elle puisse continuer sa tournée et, par la même occasion, le laisser tranquille. Il ne bougera bien évidemment pas.
Avant d’aller se coucher, il jette un dernier coup d’œil par la fenêtre. Rien d’alarmant. Il est donc temps d’aller dormir. Confortablement installé dans ses draps, il éteint la lumière et ferme les yeux.
Quelques heures plus tard, une goutte d’eau sur son front le réveille. Soudain, un bruit sourd venant du grenier se fait entendre. Il trouve à peine le temps d’allumer sa lampe que, levant les yeux au plafond, celui-ci s’effondre sur lui. Les fortes pluies avaient fragilisé la structure de la maison. Celle-ci n’étant pas récente, la toiture ne résista pas plus longtemps.
Tiens, je ne l’avais pas vu venir celle-là, se dit le sexagénaire.
Puis le noir complet.
Monsieur Martin est mort.
Mardi 10 août, début de matinée. Monsieur Martin ouvre les yeux.
Minute.
Il n’est ni dans son lit ni dans un lit d’hôpital. À la place, il se trouve dans un sofa luxueux, bien trop cher pour lui appartenir. Le retraité se lève. La maison – non, la villa – dans laquelle il se balade est bien trop grande pour être la sienne.
Mais où peut-il bien être ?
Passant devant un immense miroir, Monsieur Martin reste figé de nombreuses secondes qui se transforment rapidement en minutes. Qui est cet homme dans le reflet, qui a bien quinze ans de moins que lui ? Avec ses longs cheveux poivre et sel coiffés en arrière, il a tout l’air d’un réalisateur américain bien friqué, songe-t-il en riant nerveusement.
Le nouveau quinquagénaire, n’étant plus très certain de distinguer le rêve de la réalité, se dit qu’il doit s’agir de la vie d’après. Voilà donc à quoi ressemble le paradis.
Pour ne pas changer ses vieilles habitudes, Monsieur Martin – ou du moins ce qu’il en reste – décide d’allumer l’immense écran qui trône au milieu de la pièce à vivre. Les informations, ou plutôt « Breaking News », comme il est écrit en bas à gauche de l’écran, illuminent le salon. Tout est en anglais.
Ça alors.
Les mêmes images qu’un jour plus tôt : des plaines, des maisons en feu, des embouteillages, des hélicoptères. Monsieur Martin se fait d’ailleurs la réflexion que le son est excessivement réaliste.
Il décide de changer de chaîne afin d’en trouver une en français. Cette fois-ci, toujours en anglais, des images venant du Japan – Japon, devine fièrement Monsieur Martin. Une alerte aux tremblements de terre. Le journaliste sur place prend ce même air grave qu’ont tous les journalistes.
Quelle comédie, se dit le nouvel homme.
Dans son pessimisme habituel, Monsieur Martin décide d’éteindre la télévision. Il fait le tour de la maison et, passant devant une énorme baie vitrée, il reconnaît là, en face de lui, les neuf lettres géantes se dressant sur la colline.
HOLLYWOOD.
Tout autour, les flammes dévorent les arbres. Le ciel est orange.
C’est une blague.
Monsieur Martin pense que c’est une blague. Elle est drôle, si c’en est une.
Alors qu’il rigole de bon cœur, une forte toux le prend soudain. Sa vue se brouille. De la fumée. La pièce en est remplie. Un bruit strident retentit dans toute la demeure. L’alarme incendie. Un son universel, trouve-t-il le temps de penser.
Peut-être serait-ce une bonne idée de quitter les lieux.
Des flammes s’emparent de la maison. Monsieur Martin, sur le pas de la porte, regarde une dernière fois en arrière – la fois de trop, sûrement – car avant même d’avoir pu mettre un pied dehors, la maison s’écroule avec lui à l’intérieur.
Alors ça, c’est original, pense-t-il une dernière fois.
Monsieur Martin est mort.
Mercredi 11 août, fin de journée – mais aussi nouvelle journée pour Monsieur Martin.
Ce dernier se précipite vers le miroir le plus proche. Il est évident qu’il ne se trouve plus en Occident. Ses traits ne laissent place à aucun doute : ce qu’il devine être un trentenaire épuisé n’est autre que le journaliste japonais vu aux informations quelques heures auparavant.
Qu’on me laisse tranquille, grogne le « jeune » homme.
Sur la table basse, à côté de tasses de café vides, empilées les unes sur les autres, se trouve un ordinateur ouvert avec plusieurs pages affichées. Monsieur Martin devine qu’il doit s’agir de son prochain sujet d’information : la tempête Nora, qui frappe actuellement les Caraïbes. Il a lu un article dessus dans le journal alors qu’il était au bar avec son ami la semaine précédente. Super.
Une alarme, encore, se dit le journaliste. Mais cette fois-ci elle vient de l’extérieur.
Bon. Monsieur Martin n’a peut-être pas de formation de survie aux tremblements de terre, mais il sait reconnaître un signal d’alerte.
Maintenant, que faire ?
Les infrastructures japonaises sont faites pour faire face à ce genre de situations, n’est-ce pas ? Le trentenaire n’est plus sûr de rien.
Il décide finalement d’accepter son sort. De toute façon, quoi qu’il fasse, il a bien compris qu’il se réveillerait ailleurs et, que si un toit ne lui tombait pas sur la tête, ce serait sûrement le ciel. Alors Monsieur Martin attend.
De longues minutes passent.
Puis, le premier tremblement se fait ressentir. Enfin. Il était temps.
Les murs tremblent. La ville bouge.
Puis, comme prévu, l’immeuble s’effondre.
Bon, celle-là était prévisible, se dit-il avant de fermer les yeux définitivement… ou presque. Monsieur Martin est mort.
Jeudi 12 août, pleine journée, Monsieur Martin se réveille sur une plage.
Cliché.
Pas besoin de préciser où il se trouve. Le vent souffle fort. La mer est déchaînée.
Monsieur Martin cherche un abri. Il arrive près de petits commerces. Tous vides. Les habitants ont déjà dû évacuer la ville, pense-t-il.
Lui qui n’a jamais vraiment eu l’occasion de voyager trouve la situation ironique.
Des débris volent dans le ciel à une vitesse impressionnante.
Monsieur Martin s’apprête à pousser la porte d’une petite boutique lorsque toute la structure de celle-ci se retrouve arrachée du sol. La poignée toujours en main – seule survivante de l’ensemble – Monsieur Martin n’a pas le temps de rire de la situation que le toit de la boutique lui retombe sur la tête.
Bon.
Monsieur Martin est mort.
Vendredi 13 août, juste avant midi, le retraité se réveille.
Il tombe nez à nez avec son ami, assis au comptoir du bar du village.
Ce n’est pas vrai.
Monsieur Martin raconte alors son aventure : l’inondation, l’incendie, le tremblement de terre, et enfin l’ouragan.
Alors, comme ça, tu crois au changement climatique maintenant ? lui demande son ami d’un air moqueur, ne croyant pas un mot de ce qu’il lui raconte.
Non, bien sûr que non, répond Monsieur Martin. Moi, je ne crois que ce que je vois. Et par conséquent, je ne vois que ce que je crois
Il sourit, prend une gorgée de son verre et ajoute très sûr de lui :
Ce que j’ai vu, c’est un problème d’architecture.
Ça ne tient pas. Faut tout repenser.