Combustion – Alyssa Bailly

Les cendres

Il y a des images que l’on ne devrait pas regarder seule, à cinq heures du matin.

Scarlett le sait. Elle le fait quand même.

L’écran illumine la pièce d’une lumière chaude, qui rappelle une flamme de bougie, jaune, presque orangée. Cette lumière c’est la forêt qui s’embrase sur l’écran de la jeune femme, ces flammes qui dansent et qui se propagent vite, trop vite. Puis plus rien, seulement des épinettes noires dressées comme des os. De la terre couleur de deuil. Et par endroits, à peine visibles, des taches de vert qui percent le sol calciné, à l’image d’un tableau impressionniste.

Scarlett a filmé ça il y a huit mois. Elle n’arrive toujours pas à monter cette séquence.

Ses doigts sont posés sur le clavier mais ne bougent pas, ses yeux vert sapin fixés sur les rushes de sa caméra. Le thé refroidit à sa droite, et par la fenêtre de l’appartement montréalais, la ville dort, insouciante, presque indifférente à l’été rougeoyant vécu par certains à quatre mille kilomètres de là. Ne sachant rien de ceux que les flammes ont gardés.

Scarlett fait reculer l’image. La forêt brûle à nouveau, les flammes immenses entrent dans le bois puis disparaissent pour laisser place à la verdure, comme s’il suffisait d’appuyer sur un bouton pour tout réparer. Elle visionne cela plusieurs fois, cette danse incandescente, cette grâce à l’envers.

Toute sa vie, Scarlett l’a passée à filmer ce qui disparaît pour que les gens s’en souviennent, sans jamais saisir que filmer la disparition, c’était aussi apprendre à vivre avec.

L’allumette

Scarlett était arrivée en Colombie-Britannique un matin de juin, avec deux caméras, un sac trop lourd et la certitude tranquille de ceux qui ont l’habitude d’aller là où personne ne les attend.

La forêt boréale l’avait saisie dès la sortie de la route. Cette immensité verte et silencieuse qui avalait le ciel, ces épinettes serrées les unes contre les autres comme pour se tenir chaud. Elle s’était arrêtée sur le bas-côté juste quelques minutes. Quelques minutes qui lui avaient suffi à écouter le vent dans les cimes, le cri d’un oiseau et à sentir cette odeur si particulière de résine et de terre humide qui se changerait bientôt en une odeur âcre.

Elle avait pensé : Il faudra que je filme cela avant qu’on y touche.

Le chantier était situé vingt minutes plus loin dans les terres. Une cicatrice dans la forêt, des arbres abattus en rangs, des engins jaunes, immenses, de la boue, du bruit. Caméra sortie, le bouton « play » enfoncé, avant même d’avoir trouvé quelqu’un à qui parler.

C’est lui qui l’avait trouvée en premier.

— Vous êtes sur une zone privée.

Sa voix était grave, sans agressivité, mais avec la détermination de quelqu’un qui sait qu’il a raison. Scarlett avait baissé sa caméra lentement, sans se presser, et l’avait regardé. Grand, les épaules larges, une chemise de flanelle rouge sang et des yeux aussi foncés que les troncs des arbres qu’il abattait.

— Scarlett Morris, avait-elle dit. Je tourne un documentaire sur la forêt boréale. J’ai envoyé un mail à votre direction il y a trois semaines.

— Je sais qui vous êtes.

Un silence.

— Caleb Demers. Chef de chantier.

Il n’avait pas tendu la main. Elle non plus.

La journée s’était passée dans une tension courtoise. Il lui avait indiqué ce qu’elle pouvait filmer et les limites à ne pas franchir. Evidemment, elle avait fait le contraire de ce qui lui était permis. Non pas par provocation, ni par irrespect, mais par nécessité. La vérité d’une forêt qui disparaît ne se négocie pas.

Il n’avait rien dit. Mais il l’avait regardée différemment après ça.

Le soir, les ouvriers avaient allumé un feu. Scarlett s’était assise un peu en retrait, sa caméra posée sur une souche, les genoux ramenés contre la poitrine. Le feu craquait et projetait des ombres mouvantes sur les visages. L’odeur du bois brûlé se mêlait à la fraîcheur de la nuit, même en plein mois de juin.

Caleb s’était assis près d’elle sans prévenir. Pas trop près. Juste assez pour qu’elle sente sa présence comme une chaleur distincte de celle du feu.

— Vous filmez encore demain ?

— Autant qu’il le faudra.

Il avait fixé les flammes un moment, comme hypnotisé avant d’ajouter :

— J’ai grandi ici. À quarante kilomètres de là. Mon père coupait du bois. Mon grand-père aussi.

Scarlett n’avait pas répondu. Elle savait reconnaître les gens qui n’ont pas besoin qu’on leur pose des questions pour continuer.

— Des fois je me demande ce qu’ils auraient pensé de tout cela, avait-il dit en désignant vaguement le chantier derrière eux.

Les flammes montaient et descendaient dans l’obscurité. La nuit sentait le bois, la résine et quelque chose d’autre, quelque chose que Scarlett n’aurait pas su nommer. Elle avait regardé le bois se consumer et avait pensé, sans trop savoir pourquoi, qu’une étincelle s’était peut-être perdue au creux de son ventre.

La combustion

Elle n’aurait pas su dire quand exactement les choses avaient basculé.

C’était peut-être dans la routine de leurs matins ; elle qui arrivait sur le chantier avec sa caméra, lui qui la regardait arriver sans rien dire. Ce silence, hostile au début, s’était mué en une sorte de chaleur accueillante. Cette façon qu’il avait de lui indiquer, sans qu’elle le demande, un angle qu’elle n’aurait pas vu, un ours au loin que la déforestation stoppait dans sa course, la lumière particulière des matins tièdes et orangés. Comme s’il lui offrait des images en secret, sans vouloir l’admettre.

Ou peut-être que c’était le jour où ils s’étaient disputés.

Ça avait commencé sur le chantier, un après-midi où le vent soufflait violemment. Scarlett filmait une zone fraîchement rasée, des souches à perte de vue, de la sciure dans l’air, cette nudité brutale, un territoire ravagé. Caleb était apparu derrière elle.

— Vous allez en faire quoi, de ces images ?

— Les montrer.

— Pour dire quoi ? Que des hommes travaillent ?

Elle avait baissé sa caméra et s’était retournée, une colère noire dans les yeux.

— Pour dire que dans vingt ans, il ne restera plus rien de tout cela. Et que les seules personnes à blâmer, ce sera nous.

Quelque chose avait traversé le visage bruni de Caleb, ce n’était pas de la colère, mais quelque chose de plus compliqué. Plus douloureux.

— Ces hommes font vivre leurs familles, avait-il dit. Vous le savez, ça ?

— Et leurs enfants, ils vivront comment ?

Le vent faisait tourbillonner de la sciure entre eux. Caleb avait serré la mâchoire, regardé ailleurs, la forêt, l’horizon, n’importe quoi sauf elle.

— Vous croyez que je ne sais pas ce qu’il se passe ? avait-il dit enfin, la voix basse, presque pour lui-même. Vous croyez que je ne vois pas ?

Scarlett n’avait pas répondu. Elle avait failli lever sa caméra par réflexe, puis s’était arrêtée. Certaines choses ne se filment pas. Il était parti sans ajouter un mot. Restée debout au milieu des souches, le vent agitant les cheveux auburn de Scarlett, quelque chose s’était serré dans sa poitrine.

Mais elle était revenue, le lendemain, le surlendemain et tous les jours suivants.

Elle ne savait pas pourquoi elle revenait. Ou plutôt si, elle le savait. Elle revenait parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. La dualité qui l’habitait était insoutenable, mais quelque chose en elle avait besoin de le voir, même si chaque fois c’était comme regarder ses propres principes se consumer. Un matin, il l’avait attendue près du chantier. Debout à côté d’un arbre droit, immense, centenaire, sa tronçonneuse à la main.

— Tu veux filmer ? avait-il dit sans préambule.

Scarlett avait compris immédiatement. Elle avait regardé l’arbre, ses branches qui montaient vers le ciel, sa mousse épaisse, ses deux cents ans d’existence silencieuse. Mais elle ne s’était pas démontée.

— Oui.

Elle avait levé sa caméra et observé les étincelles de la tronçonneuse abîmer ce douglas majestueux. Légèrement décontenancé par l’assurance de Scarlett, Caleb avait souri. Ce n’était pas vraiment un sourire, plutôt un rictus qui traduisait quelque chose de dur, de blessé. Mais il ne s’était pas arrêté pour autant. 

—Tu es là pour ça, non ? Pour me juger, avait lâché Caleb.

— Je ne te juge pas.

— Menteuse.

Le mot avait claqué entre eux comme une gifle. Caleb avait démarré la tronçonneuse. Le bruit avait déchiré le silence de la forêt, métallique et définitif. Il l’avait regardée droit dans les yeux en posant la lame contre le tronc.

Scarlett aurait dû agir, elle aurait dû essayer de l’arrêter, le raisonner mais elle avait fait la seule chose qu’elle savait faire et avait filmé cette essence immense qui tombait. Deux cents ans d’histoire qui s’effondraient en quelques minutes dans un craquement terrible. La mousse qui se déchirait. Les branches qui se brisaient. Le tronc à vif, la sève coulant sur l’entaille comme si l’arbre pleurait. Caleb debout au milieu de tout ça, le visage fermé, les mâchoires serrées, les yeux brillants de haine et de désespoir, mêlés.

Quand l’arbre avait touché le sol, le silence était revenu. Un silence différent. Plus lourd. Plus définitif. L’homme avait éteint la tronçonneuse. Il tremblait, de rage ou d’autre chose, elle n’aurait su dire.

— Voilà. Tu as ce que tu voulais.

Scarlett avait baissé sa caméra. Ses mains tremblaient aussi.

— Ce n’est pas ce que je voulais.

— Alors pourquoi tu es encore là ?

Elle n’avait pas répondu. Parce qu’elle ne connaissait pas la réponse. Ou parce qu’elle la connaissait trop bien et qu’elle ne voulait pas se l’avouer.

Il s’était approché. Trop près. Il sentait la sciure, la sueur, la colère qui brûlait juste sous sa peau.

— Pourquoi tu restes ? répéta-t-il à voix basse

— Parce ce que tu m’as demandé de filmer ce massacre.

Ils s’étaient regardés, électrisés, à quelques centimètres l’un de l’autre, l’arbre mort entre eux comme un cadavre. Puis Caleb avait reculé brusquement, comme brûlé et l’avait contemplée, vraiment. Son regard ne traduisait ni de la tolérance ni du désir, plutôt de la reconnaissance. Scarlett avait senti l’étincelle de l’autre soir se raviver quelque part dans sa poitrine, telle une exaltation. Elle n’avait rien dit.

— Va-t’en, avait-il dit. S’il te plaît.

Elle était partie, mais était revenue le lendemain, malgré les appels du producteur qui lui suggérait de rentrer à Montréal. Ils ne s’étaient pas reparlés. Pas jusqu’à ce soir-là.

Scarlett rangeait son matériel près du baraquement quand il était sorti. Il sentait la forêt et la fatigue. Ses mains étaient sales de résine et de terre. Il avait stoppé en la voyant, comme s’il hésitait entre partir et rester.

— Je suis désolé, avait-il dit finalement. Pour l’arbre.

Elle avait relevé la tête. Il avait l’air épuisé. Pas seulement physiquement, il y avait quelque chose de plus profond, comme quelqu’un qui se bat contre lui-même depuis trop longtemps.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas.

Il avait fait un pas vers elle. Puis un autre. Scarlett aurait dû reculer. Elle était restée immobile.

— Chaque fois que je te vois avec ta caméra, avait-il continué, la voix rauque, je me déteste un peu plus. Et chaque fois que tu pars, c’est pire.

— Alors pourquoi tu…

— Mon père est mort d’un cancer quand j’avais dix-neuf ans. Cet immense chantier, c’était ce qui restait.

Elle avait baissé sa caméra. Caleb contemplait les résineux. C’est ce regard que Scarlett avait appris à reconnaître chez les gens qui aiment ce qu’ils détruisent et qui ne savent pas comment faire autrement.

Elle avait pensé qu’il existait des attachements qui ressemblent à des racines, invisibles, profonds, et impossibles à arracher sans tout abîmer.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je démissionne ? Que je laisse tomber les vingt gars qui dépendent de ce chantier ?

— Je veux que tu arrêtes de faire comme si tu n’avais pas le choix.

— Et toi ? avait-il riposté, la voix dure maintenant. Tu fais quoi exactement avec tes images ? Tu crois que ton documentaire va changer quelque chose ? Tu te donnes bonne conscience en filmant la catastrophe, mais tu ne fais rien pour l’empêcher.

Le coup avait porté. Scarlett avait senti comme un poids soudain sur ses épaules.

— Au moins, je témoigne.

— Tu te caches derrière ta caméra, avait-il dit en s’approchant. Tu regardes le monde brûler et tu appelles ça du courage.

Ils étaient face à face, incandescents de colère, comme deux braises cherchant leur oxygène.

—Et toi, tu détruis avec tes mains et tu continues à mettre ça sur le dos de tes ancêtres, avait-elle soufflé, regrettant aussitôt ses paroles

Caleb avait serré les mâchoires. Pendant un instant, elle avait cru qu’il allait partir, la laisser là au milieu de cette forêt qu’il aimait et qu’il abattait. Au lieu de ça, il l’avait attrapée par les épaules et l’avait embrassée. Ses doigts rêches contre sa peau. Son pouce qui effleurait sa joue.

Scarlett avait fermé les yeux et compris cruellement qu’elle s’était déjà condamnée. Qu’entre l’intégrité et lui, elle avait choisi le feu. Le sien. Et qu’il n’y avait plus de retour possible.

— Je te déteste, avait-elle murmuré.

— Je sais.

Il avait posé son front contre le sien, les yeux fermés.

— Moi aussi je me déteste.

Ils étaient restés comme ça, agrippés l’un à l’autre, se haïssant et s’aimant dans la même respiration, sachant que ce qu’ils vivaient était en train de les consumer tous les deux. Puis, Caleb était parti sans un mot, les épaules voûtées, les poings serrés. Ce soir-là, elle avait compris qu’il y avait des feux qu’on ne peut pas éteindre même quand on sait qu’ils vont tout dévorer.

Les premiers rapports d’incendies étaient arrivés cette semaine-là. Pas ici, plus au nord, en Alberta d’abord, puis en Colombie-Britannique intérieure. Des noms de villes que Scarlett ne connaissait pas, des chiffres d’hectares qui ne voulaient rien dire jusqu’à ce qu’on les imagine. Des images brutales, presque insoutenables de la forêt embrasée.

Caleb avait regardé les nouvelles sans parler. Scarlett l’avait observé depuis l’autre bout de la pièce – cette façon qu’il avait de fixer l’écran, tendu, comme quelqu’un qui attend une mauvaise nouvelle qu’il connaît déjà.

— Ça va venir jusqu’ici ? avait-elle demandé.

Il avait mis trop longtemps avant de répondre.

— Peut-être.

La télévision montrait des images aériennes, des kilomètres de forêt en flammes, une fumée orange qui avalait le ciel. Scarlett avait regardé avec sa double vision de toujours, celle qui filme et celle qui ressent, et avait eu l’étrange sensation que ces flammes-là et celles qui couvaient entre eux depuis des semaines appartenaient au même feu, un feu destructeur, incontrôlable.

Le brasier

L’incendie avait mis deux jours à franchir les montagnes. C’était rapide, trop rapide.

Scarlett avait regardé la fumée arriver de loin d’abord, une épaisse tache grise à l’horizon qui grossissait d’heure en heure. Puis l’odeur était venue, acerbe et irritante, qui prenait à la gorge, même de loin. Enfin, la lumière avait changé. Une lumière orange, presque irréelle, qui transformait les après-midis en crépuscules et les crépuscules en apocalypse.

Le chantier s’était vidé en vingt-quatre heures. Les familles évacuées, les engins arrêtés, le silence soudain après des semaines de bruit et au loin, le dangereux crépitement de l’incendie. Il ne restait plus que quelques hommes, ceux qui connaissaient assez bien la forêt pour aider les pompiers, ceux qui ne pouvaient pas partir sans avoir tenté quelque chose. Paradoxalement, ces hommes qui détruisaient la forêt, espéraient encore la sauver du brasier.

Caleb était de ceux-là.

Scarlett aussi était restée malgré l’insistance des équipes de secours et de son producteur.

La première nuit, ils s’étaient retrouvés seuls dans le baraquement vide. Malgré l’absence de monde, il faisait une chaleur qui n’avait rien à voir avec l’été, une chaleur venue d’ailleurs, portée par le vent qui soufflait du nord.

Caleb était debout près de la fenêtre, regardant les lueurs rouges à l’approche.

— Tu devrais partir, avait-il dit sans se retourner.

— Toi aussi.

— C’est différent.

— Pourquoi ?

Il n’avait pas répondu tout de suite. Dehors, le ciel pulsait d’une lumière cuivrée qui faisait penser à un cœur qui bat.

— Parce que c’est ma forêt.

Scarlett s’était approchée. Elle sentait la fumée sur sa peau, dans ses cheveux, partout. Elle sentait aussi cette chaleur diffuse entre eux, distincte de celle du feu au loin, reconnaissable entre toutes.

— Tu n’es pas le seul à tenir à elle.

Il s’était retourné. Dans cette lumière étrange leurs ombres dansaient sur les murs comme si elles aussi brûlaient. Puis, il avait franchi la distance qui les séparait en deux pas. Ses mains dans ses cheveux. Sa bouche contre la sienne. Quelque chose qui ressemblait à un mélange de faim et de désespoir.

— Je pars demain matin, avait-il murmuré. Avec l’équipe de renfort.

— Je sais.

Elle avait fermé les yeux. Senti ses mains trembler et le goût du sang laissé par ce baiser qui lui ardait encore les lèvres. Ce soir-là, elle avait compris qu’il y a des amours qui ne laissent que des cicatrices.

Caleb était parti à l’aube avec six autres hommes, des pelles, des tronçonneuses, de l’eau. Scarlett l’avait regardé monter dans le pick-up silencieusement. Que dit-on à quelqu’un qui part combattre un incendie qui a déjà dévoré cent mille hectares ? Que dit-on à quelqu’un que l’on vient d’embrasser sans doute pour la dernière fois ?

Elle avait levé sa caméra. Filmé le camion qui s’éloignait dans la fumée. Filmé le ciel orange. Filmé les hélicoptères qui passaient au-dessus, l’horizon en flammes, les cendres qui tombaient comme de la neige sale. Par automatisme et surtout, par besoin de garder une trace. Elle avait parlé à Caleb une fois au téléphone, une conversation de trente secondes, hachée par la mauvaise connexion.

— Ça avance vite. Trop vite.

— Où es-tu ?

— À quinze kilomètres du chantier. On essaie de creuser des tranchées mais…

La communication avait été coupée. Elle avait rappelé dix fois. Rien.

Le troisième jour, le feu avait tout atteint. Scarlett était montée sur une crête avec sa caméra, les larmes roulant sur ses joues, la fumée lui brûlant les poumons, son caméscope en marche capturant des images cataclysmiques ; les flammes immenses dévorant la forêt du premier jour, la mousse, les épinettes, les souvenirs… absolument tout.

Elle avait repensé aux racines. Invisibles, profondes, impossibles à arracher sans tout abîmer.

Le quatrième jour, on lui avait dit qu’il manquait trois hommes.

Caleb était l’un d’eux.

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