La robe de soi – Noémie Arnaud

Il portait un caban un peu trop grand pour lui et déchiré le long de la poche droite. Le beige terni tranchait avec une tâche brunâtre qui lui succédait en dessous de cette poche. Le caban trempait dans l’eau. Il plongeait dans l’eau. Il disparaissait au travers d’un miroir qui, plutôt que de lui rendre son propre reflet, affichait la Lune. Elle n’avait de beige terni que quelques cratères qu’on pouvait distinguer en plissant les yeux ; elle, elle n’était ternie que par quelques masses indistinctes. C’était elle qui, altière et gourmande d’un reflet à la surface de l’eau, occupait l’espace.

Il y avait un hameçon qui luisait dans la poche déchirée du caban, et une main s’en empara. Joseph, aux ongles terreux, donna à un lombric un baiser de la mort avec la lèvre tranchante de l’hameçon. Le ver dansa quelques instants encore, puis son ballet se mua en un balai au bout du fil de pêche que Joseph agitait. Il sombra, comme le caban et la Lune avant lui, dans les eaux sombres du lac. Il nagea si bien qu’on ne le revit plus.

Les chaussures de Joseph étaient de cuir, de cuir imbibé d’eau. Depuis deux heures à présent il se tenait en silence et debout les pieds dans la vase. Qu’importaient la froidure de la nuit et le vent glacé qui l’escortait. Qu’importaient les flots et leurs lèvres blanches, leur écume, qui léchaient le caban de Joseph et s’immisçaient jusqu’entre ses orteils. Bien là et loin d’être las.

Nul spectateur, que la nuit sélène et pleine pour observer le pêcheur. Avaient-ils passé entre eux un accord tacite ? Elle maintenait un silence parfait. Elle s’autorisait subrepticement un craquement de brindille et un clapotis d’eau plus téméraire. Lui s’immergeait dans ce silence. En l’accueillant, il l’autorisait. C’était leur atmosphère…

Célestine l’avait remarqué. Joseph venait à nouveau de lancer son hameçon sur le reflet de la Lune.

***

–  Donne-moi tes mains. C’est de l’huile d’amande douce qu’il leur faut. Mais que leur fais-tu subir ? Elles sont si sèches ! Et ces crevasses, il faut les soigner.

– Je t’ai déjà dit que ça irait, maman.

– Joseph, je te masserai les mains comme une mère doit masser les mains de son petit garçon qui n’en prend pas soin. Elles seront grasses quelque temps, il faut que l’huile pénètre. Tu les rinceras dans un moment.

Sa mère s’avança aux côtés de Joseph qui occupait une chaise dont l’assise était de paille. Le caban beige encore humide l’adossait et séchait près du feu. Le mobilier était sommaire ; le sol, un parquet qui grinçait. Lorsque Madame Humbert fit quelques pas pour saisir le flacon d’huile à l’autre extrémité de la table, celui-ci grinça. Elle s’approcha ensuite de son fils, s’assit en face de lui en tirant une chaise à elle et invita Joseph à déposer ses mains sur ses genoux, paumes vers le haut. Quoiqu’il soufflât pour exprimer son impatience, elle garda un calme impérial et tendre, s’attachant à esquisser des cercles au creux de ses mains. Il ne lui dit rien, mais cette attention maternelle soulageait ses membres endoloris par le froid et l’eau. Par une nuit de pêche.

Quand elle eut terminé, il porta ses mains à ses yeux pour les frotter et tenter de faire déguerpir le sommeil qui venait y trouver refuge.

– Viens mon petit Joseph. Il faut dormir.

Elle l’accompagna dans sa chambre à l’étage, et les grincements du parquet suivirent la marche. Il se glissa sous ses draps de lin surmontés d’une couverture de laine. Sûrement, le lin serait taché d’huile à son réveil. Mais Joseph avait besoin de sommeil. Sa mère déposa un baiser sur son front et ferma le rideau épais au nez des premières lueurs du jour.

***

Autour du lac, la nuit avait laissé place aux brumes vaporeuses que l’eau s’offrait chaque matin peu avant que le jour ne s’installât tout à fait. C’était comme son instant de gloire… Elle avait reflété toute la nuit durant la demoiselle à la robe de soie blanche. A elle de donner à voir ses atours.

Cette demoiselle était taciturne, mais naturellement autoritaire. Elle trouvait toujours à s’admirer avec sa longue robe de soie. Ainsi vêtue, Célestine faisait impression à coup sûr. Les regards se détournaient toujours en sa direction, au moins quelques instants. Ils pouvaient se faire plus persistants. Elle, sûre de son aura, prenait sa beauté à cœur et brillait plus. Elle refusait qu’on la compare à Narcisse. Elle considérait ses feux éternels, quand la narcisse éclot et se meurt en quelques jours. Éphémère elle se refusait de l’être.

Dans sa quête de l’absolu esthétique, Célestine était intransigeante. Son reflet dans le lac satisfaisait ses exigences, mais elle se plaisait avant tout à voir son image dans les yeux de Joseph. Elle se trouvait plus belle encore lorsqu’elle se mirait dans une larme du petit pêcheur.

***

Joseph s’extirpa lentement de son sommeil et de ses draps de lin. Une odeur d’amande douce flottait dans l’air. Le garçon ôta son torse des draps et inspira profondément. Ses yeux se fermèrent à mesure que l’inspiration se faisait plus franche. Il était bien. Il avait les mains presque douces. Sa mère entrouvrit la porte pour voir s’il dormait encore. Dix heures qu’il s’était assoupi. Dehors, la nuit reparaissait petit à petit. Joseph s’en aperçut au peu de lumière qui filtrait à travers les rideaux. Il ne fut pas attristé de n’avoir pas vu le jour. Il semblait serein et plein d’un entrain encore un peu dissimulé derrière son sommeil en partance.

Il avait en tête sa prochaine partie de pêche.

Et Célestine.

Ses cheveux en bataille donnaient à l’enfant un air farouche et revêche. Ses pommettes rougies par la chaleur régnant sous sa couverture de laine ajoutaient à son air de garçon sauvage. Madame Humbert entra dans la pièce et s’assit à ses côtés en passant ses longs doigts fins dans sa tignasse. Il lui sourit doucement, se leva et sa mère le prévint que ses chaussures étaient sèches. Elle avait également recousu la poche droite de son caban.

***

Célestine était revenue sur les lieux où Joseph et elle s’étaient rejoints la veille. Le temps était un peu couvert, quelques nuages épars dessinaient dans le ciel un voilage diffus. Célestine avait tout de même trouvé son chemin. Elle portait ce soir encore sa longue robe de soie blanche qui laissait Joseph sans voix. Qui laissait Joseph amoureux.

Sa mère savait que quand son fils était en vacances, il aimait à disparaître dans la nuit pour aller pêcher au clair de Lune. Alors malgré son jeune âge, elle le laissait aller. Elle n’avait pas peur qu’il fît de mauvaises rencontres, car la lande était le plus souvent déserte. Quelquefois un voyageur égaré frappait à la porte de la maison des Humbert. Ils avaient le sens de l’accueil. Ainsi, madame Humbert savait la lande sans écueils pour son garçon.

Ce soir-là, comme chaque soir après le souper, Joseph enfila son caban beige et ses chaussures de cuir aux lacets usés avant de s’enfoncer dans la nuit. Sur le pas de la porte, sa mère observa la silhouette de son fils s’évanouir au loin. Avec sa canne à pêche par-dessus l’épaule, son outil pour chatouiller la Lune et lui dérober un peu de sa lumière ; avec son ombre qui dansait au vent, il ressemblait à un allumeur de réverbères.

Lorsque le garçon arriva aux abords du lac, Célestine était déjà installée. Joseph l’amoureux la vit de loin malgré la pénombre. Il la vit se mirer dans les eaux du lac, et avec quelle délicatesse ! Par mouvements insensibles, son reflet révélait tantôt la peau éburnéenne de son épaule, tantôt celle de ses joues.

Elle était chaque soir plus belle.

Elle se savait chaque soir plus belle.

Joseph n’avait jamais osé lui parler. Pourtant, il en mourait d’envie, mais il craignait qu’elle ne lui répondît pas. Alors pour se prémunir d’un éventuel silence, il gardait un silence qu’il avait lui-même choisi. Quand il parlait d’elle à son père et à sa mère qui s’enquéraient de son amoureuse, il parlait de «Célestine ». Son véritable prénom n’était peut-être pas celui-là, mais il avait bien fallu qu’il lui en donnât un, alors ce fut Célestine. Il lui rappelait les cieux, ses airs aériens, sa mysticité.

Joseph était un enfant poétique. Non pas poète, mais poétique.

Célestine dansait au vent ce soir. Ses mouvements perpétuels rappelaient à Joseph combien il lui était difficile de la saisir, ne serait-ce qu’un instant. Et puis il arrivait qu’un soir elle ne fût pas au rendez-vous. Puisque tous deux ne parlaient pas, mais se regardaient seulement, ils ne pouvaient conclure de rendez-vous que tacite. Quand il n’allait pas à l’école, Joseph venait toujours au rendez-vous vespéral. Célestine, elle, était plus capricieuse.

Joseph lui donnait à peu près le même âge que lui. Sa beauté éclatante et farouche et ses airs graciles confortaient son idée qu’elle était dans l’enfance. Sa longue robe de soie blanche lui conférait néanmoins l’aspect d’une dame, alors Joseph était parfois un peu perdu. Qu’importait : la douceur de la voir le comblait et le détournait de ces considérations d’âge sur lesquelles seules les grandes personnes s’attardent. Or, Célestine s’aimait trop, et Joseph ignorait que lorsqu’elle ne venait pas se mirer dans le lac, c’est qu’elle s’en allait ailleurs pour se refléter dans d’autres eaux. Elle conférait une telle attention à sa propre personne qu’elle en oubliait Joseph. Et Joseph laissait une larme s’écouler sur sa joue empourprée.

Une larme chargée d’amour, d’admiration et de silences en douleur.

Une larme qui constituait pour Célestine un miroir parfait quand elle reparaissait.

Ce soir-là, Joseph avait moins froid aux pieds que les autres soirs. L’espoir de cueillir sa florale Célestine lui faisait oublier l’attente et vaincre la nuit bleutée qui effraie les enfants. Lui n’y voyait de monstre que l’absence de Célestine. Ce soir-là, la nuit bleutée avait chassé ses monstres. Joseph déposa sa canne à pêche près du rocher de granite. Il alla jusqu’au ruisseau qui se jette dans le lac.

N’est-ce pas par ses murmures que le lac met le ruisseau en prison ?

A cet endroit, Joseph avait repéré que les joncs poussaient bien et que le fond de l’eau était vaseux juste comme il faut. Il avait déposé là des œufs de grenouille et suivait jour après jour leur évolution. Bien sûr, il leur avait constitué un petit enclos avec des cailloux, pour contrer la fuite des têtards trop téméraires. Son élevage ranicole improvisé le réjouissait. Il pensait que Célestine était fière de le voir ainsi s’ingénier à prendre soin de ses petites grenouilles. Mais de son piédestal, Célestine ne regardait qu’elle dans les eaux calmes du lac.

Revenu près du rocher de granite, le petit pêcheur grimpa sur ses épaules avec sa canne qui le gênait pour crapahuter. C’était peut-être un peu méchant, mais personne ne le saurait et avec un peu de chance, Célestine se dirait que Joseph était un vrai guerrier : il avait gardé au creux de sa main le plus gros têtard tapi dans la vase. Celui-ci frétilla un peu, puis un hameçon brillant mit fin à ses saccades. Avec ses deux mains sur la canne de bois, Joseph initia pour elle un mouvement vif et le têtard regagna les eaux au bout du fil. Il avait presque atteint le reflet de la Lune avec ce lancer ! Célestine avait frémi. Le garçon au caban un peu trop grand pour lui plongea ses yeux dans ceux de son amoureuse.

« Tu m’aimes, toi ? »

Avait-elle seulement l’usage de la parole ? Dès lors que Joseph amorçait une question, elle semblait se raidir. Et lorsque qu’il faisait valser sa main dans l’eau, comme pour l’inviter à s’approcher de lui, son image se brouillait. Joseph, pour en avoir le cœur net et comme sa pêche demeurait infructueuse, descendit du rocher et s’essaya à cette valse manuelle. Célestine trembla insensiblement. Mais elle fixait encore son attention sur son propre reflet et jouait les orgueilleuses à ne point accorder cette danse à Joseph.

Le jeune pêcheur s’avança dans l’eau. En attrapant sa robe de soie, il pourrait la conduire près de lui. Ses chaussures de cuir aux lacés usés traitaient avec la vase. Il avait déjà de l’eau jusqu’aux genoux. Célestine était tout près. Il n’avait qu’à nager à quelques mètres en avant, et il la toucherait. Mais il ne savait pas nager. Il fit deux pas, tendit le bras ; son équilibre était instable. La vase sous ses pieds se fit plus visqueuse un instant, et il glissa. Cet élan soudain permit à ses doigts d’atteindre la robe de soie de Célestine. Sa main effleura le reflet de la Lune avant qu’il ne disparût sous l’eau.

***

– C’était une voyageuse égarée. Comme tu étais trempé, elle m’a dit que tu avais dû vouloir aller chercher un poisson au bout du fil de ta canne. Tiens, mon garçon, couvre tes épaules avec cette couverture. Tu trembles encore ! La demoiselle avait les cheveux si blonds qu’on les aurait dit d’or et de lumière. Elle t’a ramené à la maison en ne sachant pas si tu vivais encore car tu étais si froid… Elle a dit qu’elle avait pu traverser la lande grâce à la clarté de la Lune. Et que la Lune ce soir devait avoir le cœur gros, car elle était plus lumineuse et plus ronde que d’habitude. Elle avait la voix serrée quand elle parlait de cet astre. Tu lui as sans doute fait bien peur… Pourtant quand elle est arrivée dans la nuit avec mon petit pêcheur dans les bras, et que j’ai ouvert la porte, je ne l’ai pas vue, moi, la Lune. Enfin, peu importe. Tu as bien dormi et tu vas mieux, j’étais si inquiète ! Quelle chance que cette demoiselle soit passée par-là… Elle était étrange, tu sais ; elle ignorait son prénom. Elle a déclaré avoir préféré l’oublier pour s’oublier aussi, car quand on pense trop à soi, on oublie les autres alors que c’est pour eux qu’on brille. Selon elle, la lumière qu’on se renvoie à soi-même est artificielle. Drôle de jeune femme que cette voyageuse…

– Où est-elle partie, maman ?

– Je ne sais pas, mon petit Joseph. Elle est restée avec moi à ton chevet pendant la nuit puis aux premières lueurs du jour, la voilà qui a dit : « Mais ! J’étais dans la Lune, je dois partir ce matin. » Et elle s’est éclipsée.

 

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