Celui qui est au-dessus – Vincent Froget

C’est étrange qu’il fasse beau aujourd’hui. J’arpente les corridors de ce bâtiment, gigantesque et labyrinthique. Je me sens un peu comme le petit garçon de Shining qui aurait peur de croiser un minotaure à chaque détour, il n’y a que des blouses et cette odeur de détergent.
Le soleil tape fort derrière les vitres sales et jaunâtres des couloirs, je ne sens même plus la clim. Du coup, quitte à faire, autant sortir, traîner là n’a plus vraiment de sens. De toute façon, il me semble que je partais. Je ne sais même plus. Un ascenseur, le temps de m’observer face à face, ébouriffé, jeune et souciant. Non, je n’ai pas oublié le préfixe. Je profite des quelques instants de fraîcheur qui me restent pour appeler ma copine. Elle ne répond pas, j’hésite un moment, elle décroche, je raccroche. Ca ne s’annonce pas à distance, j’ai besoin de le lui dire en face. Les portes automatiques de l’entrée balaient incessamment l’air climatisé d’un air chaud et goudronneux. Je n’ai pas vraiment envie de sortir, on est à l’ombre et au frais ici ; à l’extérieur la chaleur, le beau temps et certainement des jeunes filles heureuses et aguichantes, des fenêtres de voiture ouvertes qui laissent de la musique enjouée s’étendre dans les rues. J’aimerais tellement que, pour quelques jours, le monde appartienne à Tim Burton.

  A peine passées les portes automatiques, je suffoque mais je m’y ferai. Le tram passe devant moi, le peu d’ombre qu’il me donne me fait du bien. Je devrais le prendre, mais je n’ai pas envie de courir, et en réalité, je n’ai pas envie de rentrer chez moi. Où pourrais-je bien aller ? Si je reste sur place, mes semelles vont se fondre dans le bitume. Alors, allons à un endroit où il n’y en a pas. Les parcs sont loin mais les quais sont là.

  C’est bizarre que ce foutu fleuve soit si paisible, si bleu, et sente bon aujourd’hui. L’univers ne s’est apparemment pas tenu à jour du script de ma vie. Il fait un temps à se marier. Tout est si calme, si posé, si tranquille ; il me semble que le soleil a décidé d’en finir avec sa boucle éternelle et de s’accrocher là, définitivement, un jeudi après-midi à 14h34. Plus de nuit, plus de cauchemar, plus de lendemain, un infini lumineux pour toujours ; le paradis peut-être. L’enfer à force. Je divague, la chaleur certainement, le manque d’eau vraisemblablement et les deux dernières nuits sans sommeil. Je marche, du moins je continue ce que je faisais, remonter les quais où des demoiselles se laissent gentiment regarder en train de bronzer. Leur chevelure de soie et leur peau gourmande, j’ai beau être à dix mètres, il me semble sentir leur parfum vanillé, un peu piquant, surtout envoûtant. Cette sensualité accidentelle me change les idées, modifie mon humeur, me voilà mieux, un peu. J’aimerais les remercier d’être aussi attirantes.

 L’une d’elles se redresse, et sans enlever ses lunettes :
– Hé ! Tu voudrais pas poser tes yeux ailleurs, peut-être ?!
Bam, je ne m’y attendais pas. Une claque qui me sort de ma nonchalance, comme si on m’avait jeté un seau glacé. Je me sens gêné et un peu con. Pour ma confession, je m’attardais sur la seule partie de sa peau ombragée. Sur un ton blagueur, un peu dragueur, je lui sors :
– Vous êtes la plus belle chose que j’ai vue aujourd’hui.
Je ne lui ai heureusement pas dit qu’il n’y avait pas grand mal.
Elle me répond :
– Tu te fous de ma gueule ? Tu veux que mon copain te casse les dents ?
J’ai beau regarder à droite, à gauche, je suis au beau milieu d’un gynécée mais je n’ai pas la tête ni le courage à envenimer les choses. Pourquoi faire d’ailleurs ? A l’aide d’une petite courbette, je lui présente mes excuses. Désormais Je fixerai l’eau et mes chaussures abîmées.

  Au loin, des pétarades, des klaxons et des chromes brillants. Toute une farandole de motos, une manifestation certainement. Je décide d’aller les voir pour me distraire. C’est beau et étrange, un rassemblement humain est peut-être plus sain ; mécanique, il me semble anachronique, déporté dans le temps. Quelle journée bizarre aujourd’hui ! Je suis amusé, là, à côté d’eux pendant qu’ils exhibent leur fierté, l’esprit est bon enfant. Il y a une vieille allemande à moteur droit, comme celle de mon père. Ça me rappelle de bons souvenirs et quelques mauvaises chutes, je souris un peu dépité. L’un d’eux l’a remarqué. Il s’approche de moi et descend de son gros Chopper noir et mat. Il est jeune, grand et baraqué ; évidemment, ça ne pouvait pas être une vieille souris.
– Ça ne te dérange pas de venir ici et te foutre de notre gueule ?, me dit-il.
Je lui bafouille :
– Désolé, monsieur, il ne faut pas le prendre mal je suis surtout déconcerté parce que…
Il se rapproche tout près, jusqu’à ce que je sente son haleine chaude et virile entrer dans mon nez. Il me saisit par le col, me soulève un peu :
– Ouais, ouais. Maintenant, l’étudiant sans avenir, tu prends tes pompes dégueulasses, et tu déguerpis, si on te revoit…., me rétorque t-il.

  Je tremble un peu, j’essaie de retrouver une contenance, et je marche vers l’extrémité du pont comme s’il y avait une zone de rédemption au bout.  Je m’éloigne de la marée mécanique, mais les yeux toujours tournés vers les motards. Un peu par crainte, un peu par nostalgie, ils m’entêtent, ils m’inspirent, ils me portent, un parfum poudreux et sauvage, sombre et élégant, un peu vieillissant, celui de la vie peut-être ou celle d’un père.
Je m’enfonce dans une ruelle sans ombre, décidément la fraîcheur me fuit. Les sons du cortège s’estompent au fur et à mesure que je réentends mes pas, mon souffle. Sonnerie ! Quelle maudite sonnerie de portable, qui lance et résonne contre les murs en pierre, je décroche.
– Oui ?
– Salut Luc, c’est Nico, ça va ?
– J’ai vu mieux. Dis-moi ?
– Je voulais savoir, vous venez toujours dîner ce soir ?
– Ah merde ! Désolé, ça va pas être possible je viens juste de sortir de…
– Putain, tu fais chier ! Ça ne t’aurait pas traversé l’idée de prévenir, deux fois que vous nous faites le coup.
– Raah, désolé mais on pourra vraiment pas. C’est que …
– Va te faire foutre !

   Il raccroche. Un échange musclé, court, intense et vulgaire, le temps d’un dialogue classique entre bons potes, le « tu fais chier ». Je n’ai pas renchéri avec le non moins classique « toi aussi », le « tu pourrais nous rendre notre appareil à raclette » ou le « tu penses me rembourser quand ? ». La confrontation semble la thématique du jour mais je n’en veux pas. Ce que je suis snob par moment…
A défaut de trouver la fraîcheur, je décide de tordre le destin en me précipitant à la terrasse d’un bar sur une chaise vide et à l’ombre. Le serveur arrive :
– Un café, s’il-vous-plaît.
Enfin, l’absence de ce terrible réchaud stellaire sur mes épaules me permet de souffler un peu, de refroidir mon corps ; à la chaleur que je ressens dans les pieds, je n’ai qu’une envie, piquer une tête, c’est antithétique n’est-ce-pas mais… Attendez, j’ai commandé un café ? Mais quel abruti ! Combien de neurones me reste-t-il pour commander une boisson bouillante en quantité minimale par 35° à l’ombre ? L’habitude certainement. Le serveur revient déjà, comment lui dire :
– Excusez-moi, mais en fait, je ne voudrais pas de café, vous ne pouvez pas m’apporter une bière bien fraîche à la place?
– Je suis désolé, monsieur, mais vous avez commandé un café, il va falloir le payer même si vous ne le buvez pas.
– S’il-vous-plaît, je n’ai que trois euros sur moi.
– Désolé, monsieur, ça fera 1,70 euro.

   Je le lui ai payé. J’aurais dû faire un scandale et partir m’acheter une bière ailleurs. Quelle patience il faut pour ne pas se battre ! Le soleil, la chaleur, ça doit agacer les gens.
Je me dirige vers un distributeur afin de retirer des sous pour m’acheter de quoi m’hydrater. Contre le même mur, un clodo et son chien. On ne sait jamais dire la race de ces clébards, pourtant ce sont toujours les mêmes. Il faudrait que les vétos pensent à trouver un nom ; les setters de rue par exemple ? J’arrête là, je divague encore, le luminaire géant écologique doit altérer ma cervelle. Bref, le clodo est là, tranquille, en train de siroter un vin rouge dans une bouteille plastique, qui, à l’odeur, ressemble à un détergent au vinaigre. A le voir par terre, à même le trottoir brûlant, je me suis souvenu que la chaleur est plus mortelle que le froid pour les SDF. Je me sens l’esprit chevaleresque et j’ai surtout envie d’entendre quelques mots gentils et des remerciements après les quelques hausses de ton de cet après-midi. C’est assez terrible, j’aide ce malheureux pour en faire une prostituée de mon moral. Au premier épicier du coin, j’achète deux bouteilles d’eau, une pour moi et une que je lui tends. Il me remercie, je me délecte de ces quelques mots sans agression. Il ouvre la bouteille et la déverse sur sa tête puis sur son chien qu’il fait ensuite laper au goulot.
– Monsieur, pensez à boire vous aussi !, lui dis-je amicalement
– T’inquiète pas, j’ai le nécessaire.
Et il enquilla une gorgée écarlate.
– Monsieur, il vous faut de l’eau aussi, c’est important…
– Qu’est-ce qu’il a le morveux, tu te crois mieux ? Regarde-toi!

   Que faire dans un tel cas ? Le forcer ? Appeler le Samu ? Ou tourner les talons ? Je choisis la troisième option. Par lâcheté il me semble, rachetant ma conscience par l’idée que j’avais au moins tenté. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Peut-être parce qu’on ne les amène pas à terme… Voilà que je philosophe tout en marchant. Bon sang, Râ, tu voudrais pas aller voir ta copine Séléné ? Je mythologise en mélangeant les religions et en créant des néologismes douteux. C’est de l’eau au moins que j’ai achetée ? Ah non, je me suis pris une bière. Tiède.
Me voilà enfin en empathie avec la musique céleste, aussi débile qu’elle.
Tiens, voilà ma rue, je ne m’étais même pas aperçu que j’avais pris cette direction. L’instinct de survie produit des choses bien étranges par moment. Son adaptation à la vie citadine m’impressionne. Quel bol aujourd’hui, mon ex m’attend en bas de chez moi, celle qui m’a brisé le cœur il n’y a pas un an.
– Salut, ça va ? Ca fait un moment., lui dis-je.
– Écoute, je n’ai pas envie de discuter, je viens juste récupérer l’appareil à raclette., me rétorque-t-elle.

   Un 16 juin, elle vient récupérer un appareil à faire fondre du fromage, un 16 juin. Le monde devient fou.
– Je ne l’ai pas, je l’ai prêté à Nico, par contre je voulais t’annoncer que…
Elle m’interrompt :
– On parlera une autre fois. J’irai le chercher chez Nico. Bye.
Elle s’éloigne. Ses hanches se balancent avec arrogance devant moi, elle est tellement plus femme que ma copine actuelle. Je ne devrais pas y penser, ne plus y penser. Je l’aime encore. Je suis malsain comme l’air vicié autour de moi. Je lui apprendrai par SMS, elle trouvera bien l’idée de le lire. Elle sera un peu peinée je pense. Je l’espère en fait.

  Je monte péniblement les marches qui me séparent du repos du brave, derrière cette porte, une bonne douche froide, un grand verre d’eau…

– C’est à cette heure-là que tu rentres ?, me lance ma copine.
Une bonne douche froide, disais-je ?
– Tu peux me dire pourquoi tu m’appelles pour me raccrocher à la gueule ? Nico m’a appelée, on n’y va plus ce soir ? Tu aurais pu me prévenir, j’en ai marre que tu…
Pendant le sermon, j’éclate de rire. Les nerfs lâchent. Ma copine est rouge, pleine de haine. Je ris et elle hurle, atteignant des notes si aigües qu’elle a dû rendre sourd le chien du clodo. Puis en deux trois pas bien frappés au sol, la voilà de l’autre côté de la porte en train de la claquer. Dure journée, insulté, engueulé, menacé, déshydraté, délaissé ; je pleure.
A qui vais-je annoncer la mort de mon Père ?
A lui-même.
   Père, il me semble de mon devoir de t’informer que tu nous as quittés. Je ne sais pas où tu es maintenant mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui ton esprit si fort, si chaleureux, si contrasté, à l’étroit dans ton petit corps de vieux penché, a pris possession de l’univers tout entier. Tu ne m’abandonnes pas au moins, tu es toujours là, étrangement plus que les vivants et tu m’écoutes. Alors, cassant la morale et le religieux, je te prie comme un Saint. Fais qu’il pleuve ! Calme-moi ce monde de fous !, dis-je en serrant mes mains.
Rien ne se passe. Par défaut, je trouve sous la douche un faible palliatif à mes prières. Je coupe l’eau, j’entends un vrombissement, un flash, qui laisse la place à une obscurité inattendue. Il y a un orage. Mon père est-il Ra ou Zeus ? Il faudrait qu’il se décide. Zeus lui irait mieux, lui qui aimait tant les femmes.

    Je reste là à observer cet orage comme un dernier baroud d’honneur. Quand il sera fini, mon père rejoindra définitivement Héliopolis. Je ne sais pas si j’irai là-bas, au Paradis ou au Panthéon, au Schéol ou aux Enfers. Je m’avance vers la fenêtre en regardant le ciel nerveux. Je pose une main sur la vitre pour sentir les bruits de foudre résonner dans mon corps. Je communie avec lui puis je m’adresse de nouveau à lui :
Père, j’aimerais te parler une dernière fois avant que tu t’en ailles. Je vais être franc avec toi, ta mort ne me peine pas, elle me bouleverse, demain matin, je serai toi.

   Je m’attendais à un rayon lumineux dans cette obscurité comme un adoubement céleste. A la place, mon portable sonne.
C’est le croque-mort qui m’appelle. Mon premier rôle en tant qu’homme va être d’enterrer le précédent. Une palingénésie divine, un phénix retrouvé, les mythes résonnent dans mon esprit comme le tonnerre.
Le roi est mort, vive le roi !

   Ma copine rentre à l’instant, gênée, quelqu’un l’a prévenue, elle s’excuse. Je m’attendais à ce qu’elle me félicite. Je l’enlace, l’embrasse, je lui tuerais bien un veau gras pour la féliciter d’être revenue. Le soleil reperce triomphant de je ne sais quelle torpeur. Héliopolis appelle mon père, je ne le reverrai plus, je suis pris par les sanglots. Le prochain à être appelé, ce sera moi. Qui pourra me consoler maintenant ? A qui vais-je raconter tout cela ?

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