Réveillon Blanc – Georges Paturel

L’ARROSAGE

Le Musée des Sciences et Techniques lyonnais, le ‘MUST’ comme il était préférable de dire, était prêt. Il ouvrirait début janvier, juste après les fêtes du Jour de l’An. Comme l’assurait la directrice, le choix de cette date permettrait un accroissement progressif du nombre des visiteurs, jusqu’aux vacances d’été, pour garantir un démarrage sans incident. Son discours terminé, elle leva son verre de champagne à la réussite de l’entreprise. Tout le personnel l’imita. Les bavardages commencèrent par petits groupes auprès du buffet organisé pour célébrer la fin d’un travail acharné.

Depuis six mois le personnel travaillait dur pour mettre en place les dernières expériences, améliorer les dernières vitrines. Des liens d’amitié s’étaient noués entre les différents membres du personnel, favorisés par le sentiment d’une participation à une grande œuvre collective. Tous avaient même accepté de travailler entre Noël et le Jour de l’An. Ils n’auraient que deux jours de week-end pour se reposer.

Une immense salle au rez-de-chaussée et un étage fait de plusieurs petites loges dominant la salle principale, tels étaient les locaux de cet ancien théâtre, astucieusement reconverti en musée. Aux visiteurs s’offrait désormais un parcours  allant de la science à l’art, en passant par la technique : Ampère et la science de l’électromagnétisme, Jacquart et l’industrie des métiers à tisser, Bernard et la médecine expérimentale, les frères Lumières et le cinématographe, Saint-Exupéry et l’écriture, enfin l’art raffiné des soieries délicates. Un double escalier de marbre donnait accès au premier étage. Ce bâtiment ne manquait pas de majesté ; dans le fond, habilement caché aux regards des visiteurs, l’ascenseur destiné à l’usage du personnel.

Du premier étage où se tenait le buffet, Simon Taigu mesura le travail accompli. Jeune scientifique, il avait été engagé juste après sa thèse, pour participer au projet. Le personnel plaisantait gentiment à son endroit, car quelques personnes, principalement les femmes, avaient remarqué que Simon proposait souvent ses services à la jeune Naika Pulet. Sans être jalouses, elles étaient émues par ces deux jeunes gens, beaux, gais et heureux. Elles les enviaient avec attendrissement. C’est vrai qu’ils respiraient le bonheur. Mais Simon était d’une grande timidité et d’une exquise politesse qui lui interdisaient toute familiarité équivoque. « Tu es prêt, pour l’ouverture ? »  Simon sursauta. Naika s’était approchée. Le jeune homme bafouilla un « oui, oui » maladroit alors qu’il eût souhaité trouver une réponse plus brillante.  Son cœur battait très fort. Il regarda Naika. Elle était ravissante avec sa chevelure noire, sa silhouette mince dans sa robe longue. Elle lui sourit. Simon résuma sa pensée :

« J’admirais la grande salle. Du beau travail ! On aura bien mérité un bon réveillon !

– Tu vas faire la fête ? demanda-t-elle

– Oh non, je n’aime pas trop ça ! Mais j’ai dit à ma sœur que j’essayerais de passer embrasser mes neveux avant minuit. Et toi, tu as prévu quelque chose ?

– Non, je ne fais rien ce soir. Je vais me reposer. Après tous ces jours de travail, j’en ai besoin. Et puis, j’aime bien rester chez moi, au calme. »

Simon n’osa pas inviter Naika. Il se demanda si la jeune fille ne lui avait pas tendu une perche.  « Bon, je vais partir, continua-t-elle.

– Je vais y aller aussi. J’ai un carton à prendre dans mon bureau.

– Je t’attends. On descendra ensemble. »

 Quelques minutes plus tard Simon revint, portant un gros carton. Naika l’attendait devant l’escalier. Elle était séduisante, emmitouflée dans son long manteau à capuche. En le voyant arriver, elle proposa « Prenons l’ascenseur. Ça à l’air lourd ton truc. »

Simon pensa que l’ascenseur serait l’endroit idéal pour inviter la jeune fille. Il aimerait tant fêter la nouvelle année en sa compagnie. Et tant pis pour sa sœur. D’ailleurs il n’avait rien promis.

« D’accord, allons-y !» accepta-t-il.

Il lui sourit. Quels pouvaient être les sentiments de Naika à son égard ?  Il était sans doute le seul à se poser cette question. Quelques femmes, encore présentes à l’arrosage regardèrent le jeune couple s’éloigner vers l’ascenseur, avec un petit sourire empreint de nostalgie.

PLAISANTE PROMISCUITE

Le signal de l’ascenseur retentit. La porte s’ouvrit dans un glissement feutré. Naika passa, suivie de Simon empêtré de son carton. La posture manquait de dignité, pourtant Simon était décidé, il fallait qu’il invite Naika. Un seul étage c’était bien court pour entamer une conversation. Simon se trompa volontairement et appuya sur le bouton ‘sous-sol’. L’ascenseur démarra doucement. Pour suppléer au manque de personnel, la directrice avait fait installer un circuit de vidéo-surveillance interne, y compris dans l’ascenseur. Les employés pouvaient surveiller ainsi différents points du musée. Simon regarda le petit écran. Il reconnut, auprès du buffet, les groupes formés par le personnel en train de festoyer. Puis il se regarda dans le miroir qui recouvrait le fond de la cabine. Son regard croisa celui de Naika. Il lui sourit. Elle lui rendit son sourire. Ils se regardèrent dans les yeux. Simon pensa que le moment était opportun. Il attaqua : « Naika, que dirais-tu…? » mais, à ce moment précis l’ascenseur s’immobilisa net. La cabine fut plongée dans un noir presque total.  Seul l’écran de vidéo surveillance diffusait encore une lumière pâle et bleutée.

Simon reprit : « Je voulais te demander si tu accepterais que nous passions le réveillon ensemble.

– Si nous ne faisons rien, c’est bien ce qui va nous arriver » répondit la jeune fille, en riant.

Simon ne comprenait pas pourquoi la veilleuse de secours n’était pas allumée. Il posa son carton sur le sol et commença à explorer les boutons. Il appuya systématiquement sur tous, mais aucune sonnerie d’alarme ne retentit.

« Est-ce que tu as un portable ?  lança Naika.

– Oui ! Les batteries sont peut-être un peu faibles mais je peux encore passer un appel ou deux. » Fébrilement il extirpa son téléphone portable.

« Tu connais le numéro du bureau de la directrice ?  demanda-t-il à Naika.

– Non, pas par cœur ! Mais je l’ai dans mon agenda. »

Elle sortit le calepin de son sac et essaya de lire le numéro. Elle se rapprocha de Simon pour avoir un peu plus de lumière. Quand ils furent très près, elle lui posa, au jugé, un petit baiser sur le menton. Simon eut-il reçu un uppercut qu’il n’en eût pas été plus assommé. « Je n’avais pas répondu à ta première question, au sujet de l’invitation » commenta-t-elle.

« Fantastique !, bafouilla Simon. Il faut prévenir au plus vite » dit-il en lui prenant la main dans le noir.

Il composa le numéro péniblement déchiffré dans la pénombre. L’attente fut interminable. Puis le téléphone sonna. Dès la deuxième sonnerie le répondeur de la directrice égrena : « je suis absente jusqu’au lundi 3 janvier. Pour laisser un message, parlez après le…».

Simon coupa la communication pour économiser les batteries.

« Zut, un répondeur ! J’appelle ma sœur, je connais le numéro par cœur.

– Fais plutôt le 112, ce sera plus rapide et plus simple.

– Tu as raison. »

Simon avait à peine composé le numéro d’urgence que son téléphone portable s’éteignit.

Une sourde angoisse perça, vite écartée par l’idée qu’au premier étage il y avait encore quelques membres du personnel ainsi que la directrice. Simon tambourina sur la porte. Le son produit était étouffé. C’était une qualité vantée par l’agent commercial de la société LiftCo : « Vous verrez, vous n’entendrez pas l’ascenseur », avait-il affirmé. Effectivement, on “voyait bien qu’on n’entendait rien”. D’après la durée de la descente, l’ascenseur devait être immobilisé très près de la porte du sous-sol, alors que la réception se tenait deux étages plus haut.

Simon s’approcha du poste de vidéo-surveillance. A chaque pression sur le petit bouton de sélection, une nouvelle image apparaissait. Simon fit défiler les différentes vues : la grande salle, l’entrée principale, les alcôves du premier étage. Il revint sur la vue des convives. Cette vision réconforta un peu les deux jeunes gens, même si elle n’offrait pas de solution.

SEULS DANS LE NOIR

Naika essayait de donner l’alerte en tapant sur les parois de la cabine. Simon, de son côté, à la faible lueur de l’écran de surveillance, appuyait rageusement sur les différents boutons dans l’espoir que l’ascenseur se remettrait en marche ou que l’alarme se déclencherait. Tout en s’activant, Simon et Naika surveillaient les rares groupes encore présents près du buffet. Bientôt, ils les virent commencer à descendre. Tous prenaient le grand escalier, loin de l’ascenseur. Simon commuta le récepteur sur la porte principale du musée. Impuissants, les deux jeunes gens virent disparaître un à un les membres du personnel. Le découragement commença à naître.

 «  Mais pourquoi ne nous entendent-ils pas ?  se désespéra Naika.

– Je crois que nous sommes au sous-sol. J’ai encore un espoir avec le branchement électrique, dit Simon. Mais il faut faire vite car la directrice ne va pas tarder à partir en fermant tout pour deux jours. Il me semble qu’il y a un interrupteur marqué « Sécurité ». Si seulement je pouvais avoir plus de lumière… »

Bientôt, la directrice apparut sur l’écran. Prudente, elle n’utilisait jamais l’ascenseur d’un immeuble quand elle y était seule. Elle se dirigea, elle aussi, vers le grand escalier, arriva dans le hall de l’entrée principale du musée. Elle s’arrêta un instant, fit quelques pas vers la grande salle. Elle se tenait debout, face à la caméra de surveillance. Simon et Naika cognèrent et crièrent plus énergiquement. Ils se dirent qu’elle avait dû entendre les appels. Sur l’écran, ils la virent. Ils eurent l’impression qu’elle les regardait bien en face. Elle s’immobilisa et prit alors des poses de danseuse de Flamenco, un bras en l’air, l’autre main sur la taille et les pieds simulant une danse de claquettes. Elle arborait un large sourire de satisfaction.  Puis, d’un seul coup, elle tourna les talons et se dirigea vers la sortie. Dans la pénombre, Simon fit basculer l’interrupteur. La veilleuse, alimentée par la batterie de secours, s’alluma. Une nouvelle lumière jaune pâle éclaira l’étroite cabine. Frénétiquement, Simon appuya sur le bouton « Alarme » qu’il avait repéré tout en haut. La sirène retentit, stridente, salvatrice. Simon et Naika se prirent la main. Ils allaient être libérés in extremis avant le réveillon. Ils attendirent quelques instants. Rien ne se passa. Leur stupeur fit place progressivement à de l’angoisse. Ils frappèrent les murs de la cabine en criant ” Au secours ! “. Mais le cri strident de la sirène seul leur répondit.

La directrice, heureuse, se dirigeait à pas rapides vers sa voiture. Elle était prête à fêter la nouvelle année. Il était dix-huit heures trente. Malgré le froid, la ville était animée par les retardataires pressés de faire leurs ultimes achats avant la fête. En femme organisée, la directrice avait tout préparé les jours précédents. Elle avait quelques heures pour mettre la dernière main aux préparatifs d’un réveillon bien mérité. Ces deux jours de congé seraient les bienvenus.  La neige tombait en gros flocons qui blanchissaient déjà la rue. Une ambiance ouatée commençait à envelopper la ville. La météo avait prévu de fortes chutes de neige, un réveillon blanc.

VAINES TENTATIVES

Simon et Naika comprirent que la sonnerie était désormais inutile. Ils se regardèrent. La lumière de la veilleuse de secours leur donnait des visages livides . Naika se mit à trembler. « Qu’est ce qu’on va devenir? Personne ne viendra avant lundi matin. Ca fait deux jours et trois nuits. » Simon, également très inquiet, réconforta la jeune fille. « Nous trouverons une solution. Installons nous le plus confortablement possible et réfléchissons calmement. Il doit y avoir un moyen de sortir de là. »  Après quelques secondes il renchérit :  « Si ma sœur ne me voit pas, elle pensera que j’ai décidé de passer le réveillon ailleurs, mais elle m’appellera demain. »

Simon ne poursuivit pas, il savait que sa sœur mettrait un mot sur son répondeur sans chercher à savoir où était son frère.

Au bout de quelques minutes, la sonnerie s’arrêta. Les deux amis en furent soulagés. Car, si longtemps espérée, elle était maintenant le rappel obsédant de leur situation dramatique.

Simon calcula que la cabine devait avoir trois à quatre mètres cubes de volume. A raison d’un quart de litre d’air par seconde et par personne, ils avaient de quoi respirer seulement pour deux ou trois heures et il y avait déjà plus d’une heure qu’ils étaient enfermés. Il se rassura en pensant que quelques fuites laissaient sans doute entrer un peu d’air frais. De plus, l’air qu’ils expiraient n’était pas complètement brûlé.

« On peut tenir soixante heures sans manger, mais sans boire ce sera difficile, s’inquiéta Naika.

– Mais j’y pense, dans mon carton j’ai des cadeaux : une bouteille de champagne, un vieux whisky pour mon beau-frère et des friandises pour mes neveux. J’ai aussi un vase pour ma sœur et des livres. On pourra toujours boire les alcools et manger les friandises.

– En tous les cas on aura du mal à lire les livres. »

Simon et Naika poussèrent le carton dans le fond de l’ascenseur. Ils s’assirent côte à côte sur le sol et sombrèrent à nouveau dans des méditations pessimistes. Simon avait l’impression que l’air devenait plus difficile à respirer. Il transpirait. Il prit la main de sa compagne d’infortune.

« Je suis content quand même d’être avec toi. Tu as peur ?

– Je n’ai pas peur de la mort. D’ailleurs, je suis déjà morte d’une certaine façon. J’ai peur de souffrir. J’ai peur aussi de te perdre. Mais nous tiendrons bien jusqu’à lundi.

– Moi aussi j’ai peur de te perdre. Mais pourquoi dis-tu que tu es déjà morte ?

– C’est une longue histoire. Je te raconterai plus tard. »

Simon fut surpris du mystère dont s’enveloppait Naika. Il ne voulut point forcer les confidences. Une autre crainte l’assaillit brusquement. Comment satisfaire aux besoins naturels dans un espace si exigu ? Mais Naika avec beaucoup de naturel leva son appréhension. « On pourra utiliser le cadeau pour ta sœur en guise de vase de nuit, comme jadis. »

Simon eut un sursaut d’énergie. Il ne pouvait pas accepter d’attendre sans rien tenter. Il s’avança vers la porte coulissante. Il essaya vainement de la faire bouger. Selon le vendeur, c’était une autre qualité de l’ascenseur. Les portes n’acceptaient de s’ouvrir que strictement face à une porte palière. « Ils ont peur qu’on joue les passe-muraille », maugréa Simon. Il tenta de glisser la main dans l’étroit interstice, entre la porte et la cloison, pour dénicher la chevillette qui bloquait la porte. Il sentit une pièce métallique, mais pas de bobinette pour faire choir cette maudite chevillette. Simon aurait voulu être dans un conte pour enfant. Il renonça à débloquer la porte. Il attaqua la moquette du plancher avec son couteau suisse. Le sol était fait de plaques métalliques vissées. Patiemment, Simon défit les vis de l’une des plaques.  Il glissa la lame de son couteau sous le carré de métal, qui se souleva sans résistance. Un trou noir apparut sous la cabine. Un peu d’air frais entra. L’air vicié pouvait désormais s’évacuer, mais l’ouverture dégagée était bien trop étroite pour qu’un homme puisse s’y glisser. L’ascenseur semblait être constitué d’une robuste cage métallique.  « On est fait comme des rats.» Simon regretta aussitôt son commentaire car, se tournant vers Naika, il vit qu’elle pleurait en silence. « Fais moi confiance, on s’en sortira ». Intérieurement il commençait à s’inquiéter mais ne voulait rien laisser paraître. Il revint s’asseoir à côté de la jeune fille et la prit dans ses bras.

TEMPETE DE NEIGE

La directrice attendait ses invités. Elle alluma la télévision. Il y avait justement un flash spécial de Météo-France pour informer les téléspectateurs que de très fortes chutes de neige étaient attendues pour les jours à venir.  Il était recommandé d’éviter les déplacements en voiture. La directrice alla voir à la fenêtre. Le spectacle était magnifique. La neige tombait doucement en gros flocons et formait un épais tapis recouvrant les voitures garées dans la rue. Les trottoirs se confondaient maintenant avec la chaussée. La directrice aimait bien ce spectacle, assez rare à Lyon. Cela lui rappelait son enfance, car selon elle, la neige était plus abondante autrefois. Etait-ce le réchauffement climatique de la planète qui était la cause de la diminution des précipitations neigeuses ? Le carillon de la porte d’entrée résonna. La fête pouvait  commencer.

COMME AU CINEMA

Les deux amoureux se serraient l’un contre l’autre comme deux enfants effarouchés. Quelques heures plus tôt ils avaient une confiance sereine dans l’avenir, mais tout avait basculé d’un seul coup. Ils se heurtaient maintenant à ce monde moderne, froid, sombre et déshumanisé. Naika se blottit un peu plus fort contre Simon et lui dit à l’oreille « Il faut que je te raconte ma vie. Tu seras la seule personne à connaître ma véritable histoire. »  Simon sentit les larmes de Naika lui mouiller la joue. Il eut du mal à parler tant la tristesse et l’angoisse lui nouaient la gorge. « Je te parlerai aussi de moi. Nous serons l’un à l’autre, pour toujours, je te le jure. »  Naika reprit : « Mon père est né en France mais sa mère était algérienne. Il a toujours cherché à préserver ses racines maternelles. Il a lui-même épousé une jeune kabyle, ma mère, et a maintenu les traditions algériennes. C’était un homme gentil, mais il n’aurait jamais accepté que j’épouse un  Français, encore moins un Juif. » En disant cela, elle attira de sa main la tête de Simon et lui fit un petit baiser sur le coin des lèvres.

«  Pourquoi tu parles de ton père au passé ? Il est mort ? questionna Simon.

– Non, mais tu vas comprendre. Quand j’ai parlé de poursuivre mes études à l’université, mon père a refusé et il a décidé de me marier, en Algérie, au fils d’un de ses amis.  Habituée à la vie occidentale, je ne pouvais accepter ce genre d’arrangement qui fait fi des sentiments. J’ai quitté la maison en laissant une lettre dans laquelle je laissais entendre que j’avais décidé de me jeter dans le Rhône. »

Naika sourit dans la pénombre et Simon lui donna un baiser sur le front en l’étreignant plus fort.

« Et comment as-tu atterri au musée ?

– Je n’avais plus de ressources. Alors, j’ai cherché du travail. Selon la loi française, j’étais majeure. Je n’avais plus rien à demander à mes parents. Mais j’étais triste pour mon père et ma mère. Au fond, mon père était un honnête homme, gentil, mais coincé dans un carcan de traditions désuètes. Je suis sûre que ma mère, résignée et soumise comme elle était, a subi la tragédie sans rien dire. Mais sa peine intérieure a dû être bien grande.

– C’est pour ça que tu disais être morte, “d’une certaine façon“.

– Pour mon père et ma mère, je suis morte. A vrai dire, j’ai longtemps pensé au suicide. Mais j’aime trop la vie. Je n’ai pu me défaire de ma tristesse que le jour où tu es venu m’aider à mettre au point l’éclairage de mon coin de musée. Tu te rappelles cette soirée?

– Bien sûr ! Je crois que j’ai encore notre discussion en mémoire. Je n’osais pas trop m’intéresser à toi, j’étais persuadé que tu avais un compagnon, mais c’était plus fort que moi.

– Moi je te croyais marié. C’est Yvette qui m’a dit un jour : “un gentil garçon, mais il n’a que sa science en tête. Un beau parti tout de même ! “, et elle m’a regardée d’un œil complice.

– J’ignorais qu’Yvette jouait les entremetteuses. On aurait pu gagner quelques semaines, si je lui avais dévoilé mes sentiments pour toi. »

« Gagner quelques semaines » ; cette réflexion réveilla chez les deux amoureux la réalité tragique de l’instant présent. Naika ne voulait pas se laisser happer par les idées noires. Elle réussissait à oublier la réalité du moment dans les bras de Simon. Elle poursuivit, avant que Simon ne retombât dans un abattement malsain : « Tu ne vas pas me croire, je n’ai encore jamais couché avec un garçon.

– Confidence pour confidence, moi non plus… enfin je veux dire, je n’ai jamais couché avec une fille. Tu es même la première que j’ai jamais embrassée.

– Tu exagères, répliqua-t-elle, bougonne, tu ne m’as pas vraiment embrassée. Enfin pas un baiser comme on voit au cinéma.

– Quelques minutes à tenir et ce sera minuit. Je te promets de t’embrasser vraiment pour marquer le début de notre amour.

– Comme au cinéma ?

– Comme au cinéma !

– Alors, parle-moi de toi ! Tu ne regardes jamais les filles ?

– Oh si ! Mais je n’envisagerais pas de coucher avec une fille sans avoir de réels sentiments pour elle.

– Et tu envisages de coucher avec moi ?

– J’en rêve à en mourir.

– Bon, on verra ça plus tard. Maintenant, c’est à toi de raconter. Je veux savoir avec qui je passe le réveillon. »

Simon raconta sa vie sans histoires, dans une famille juive non pratiquante, entre un père ingénieur et une mère professeur, ses études de physique, sa thèse.

Ils étaient immobilisés depuis bientôt sept heures. Et ils n’entrevoyaient pas de solution. Progressivement, ils se résignaient à affronter cette longue attente. Simon proposa : « Voudrais-tu que nous soyons les premiers mariés de la nouvelle année ?

– Comme ce serait bien ! rêva-t-elle.

– Je te propose que nous célébrions notre mariage, ici même, sans témoin. Et nous aurons même du champagne. Naika, veux-tu me prendre pour mari ?

– Oui, et toi Simon, veux-tu me prendre pour femme ?

– Oui.

– Je nous déclare unis par les liens sacrés du mariage. »

Simon regarda sa montre. Il était juste minuit. Dans la pénombre de la cabine, il prit sa femme dans ses bras et l’embrassa passionnément, « comme au cinéma ».


LES FETARDS

Chez la directrice, on éteignit la lumière. Seules les chandelles de la table jetaient une lueur dansante sur les convives qui s’embrassaient les uns les autres en se souhaitant les meilleures choses possibles pour la nouvelle année : la santé, le travail, les amours… Les gens ne sont pas avares quand il s’agit de vœux.  Chacun essayait de se placer juste sous le bouquet de gui, recherche de bonheur oblige. Après ces embrassades chaleureuses, la chaîne hi-fi entama un flamenco.  Madame la directrice attaqua la danse avec fougue, bientôt suivie par les autres convives un peu éméchés. De flamencos en tangos, de tangos en rocks et de rocks en slows, une partie de la nuit passa.

Soudain l’un des invités s’écria : « Non mais vous avez vu ce qu’il tombe ? On va être obligés de passer la nuit ici. Moi, ça me va ! »  Et l’homme enlaça la directrice pour l’entraîner dans un paso-doble  endiablé, sous les guirlandes et les lumignons.

Dehors il faisait nuit, il faisait froid. Une voiture s’arrêta à une dizaine de mètres de l’entrée du musée. Deux hommes en descendirent. L’un d’eux, affublé d’un curieux chapeau, joua quelques notes sur un clairon et brailla quelques chansons à boire. Il ne paraissait pas très saoul mais, l’eut-il été que personne n’eût trouvé cela choquant en ce soir de réveillon. Il disposa quelques feux de Bengale sur le trottoir, les alluma calmement, tout en chantant à tue-tête et fit éclater quelques pétards. Pendant tout ce temps, l’autre homme s’était abrité sous le porche de la majestueuse entrée du musée. Après quelques secondes de ce manège étrange, l’homme au chapeau alluma un chapelet pyrotechnique. Une pétarade nourrie s’ensuivit. Un promeneur aurait jugé ces fêtards trop bruyants. Mais à cet instant – il était minuit – aucun promeneur n’était présent. Pas une lampe ne s’alluma, pas un visage n’apparut aux fenêtres ! Tout était normal dans le quartier du musée en ce 31 décembre.

VISITE NOCTURNE

Les deux jeunes mariés savouraient encore la douceur de leurs baisers quand une explosion retentit, accompagnée d’autres déflagrations plus faibles. Simon regarda instinctivement l’écran de surveillance. Il vit la porte du musée s’ouvrir. La silhouette d’un homme avec un curieux chapeau se dessina dans l’entrebâillement. Sur l’image de la salle principale une lampe torche traversait les allées. « Il y a quelqu’un dans le musée ! », s’écria Simon en bondissant sur le bouton d’alarme. Mais au moment précis où il déclenchait la sonnerie, l’homme abattit une lourde masse de maçon sur l’une des vitrines. Simon et Naika virent l’homme plonger la main au milieu des verres brisés, extraire une boule, grosse comme une boule de pétanque, et partir en courant. Ils comprirent qu’ils venaient de suivre en direct le premier hold-up du musée, avant même son inauguration.

« Le voleur aura pensé avoir déclenché une alarme,  expliqua Simon.

– Mais l’alarme n’était pas encore en service.

– Non, et les voleurs devaient le savoir. Ils ont dû penser qu’on leur avait fourni un mauvais tuyau.

– Tu as pu voir ce qu’ils ont volé ?

– Je pense que c’est l’expérience de Cavendish. Il y avait une sphère en platine. Ce que les voleurs ignoraient, c’est que la sphère était en plomb, seulement recouverte d’une mince couche de platine. Mais j’y pense…  Simon s’interrompit l’air songeur.

– Qu’est ce que tu as trouvé ?

– J’avais montré cette vitrine à des employés de la société LiftCo, celle-là même qui a installé ce foutu ascenseur. Je ne leur avais pas dit que la sphère était en plomb. Ils la croyaient en platine massif… ils savaient aussi que l’alarme ne serait pas en service avant lundi, puisqu’ils avaient envisagé de travailler le week-end, s’ils n’avaient pas eu le temps de finir les réglages de l’ascenseur.

– Mais ils avaient la clef.  Ils n’avaient pas besoin de faire sauter la porte.

– D’abord, c’est le patron qui a la clef. Mais ça ne prouve rien, car ils auraient été les premiers suspects en cas de vol sans effraction.

– C’est vrai !

– Et puis, en faisant le coup la nuit de la Saint-Sylvestre, ils étaient sûrs de ne pas être inquiétés. L’explosion, à minuit, passait pour l’action de fêtards. »

Les voleurs avaient disparu précipitamment mais la sonnerie d’alarme inondait toujours les lieux de son cri strident et oppressant. Simon eut progressivement l’impression que la lumière et le son faiblissaient. La sonnerie se tut tout à fait et la veilleuse de secours s’éteignit. Les jeunes mariés retrouvèrent la seule lueur, faible et bleutée, de la vidéo surveillance.

NUIT BLANCHE

A cause de cet incident, Simon et Naïka avaient oublié de déboucher le champagne. Ils ne souffraient pas encore de la soif et leurs boissons devaient être consommées avec parcimonie. Néanmoins, Simon respecta sa promesse. Une pétillante explosion retentit dans l’étroite nacelle. L’un après l’autre, les jeunes mariés burent une gorgée du précieux breuvage pour célébrer leur engagement réciproque. Puis ils prirent un nougat et le mangèrent religieusement, dans une totale communion de sentiments.

Il faisait froid maintenant. Par la porte toujours entrebâillée, un vent glacial s’engouffrait, portant le gel dans tout le musée. Partout dans la ville, on réveillonnait, on mangeait, on buvait, on dansait. Simon et Naika reprirent leur interminable attente.

Les deux amoureux s’étaient allongés sur le sol de la cabine, recouverts du maigre manteau de Naika. Bien serrés l’un contre l’autre, ils étaient bien. Ils mangèrent encore quelques nougats de Montélimar et des calissons d’Aix.

« La pâte d’amande, c’est très énergétique, commenta Simon. Le champagne, en revanche, c’est pas ce qu’on fait de mieux pour se désaltérer, surtout qu’il n’est pas très frais. »

 Ils burent de petites gorgées de champagne et décidèrent de dormir pour économiser leurs forces. Mais le sommeil n’eut pas la priorité. Ils avaient tant de choses à se dire. Ils avaient pourtant peu de souvenirs en commun. Quant aux projets, les évoquer accentuait leur crainte de mourir. Ils parlèrent cependant des enfants qu’ils auraient, de la maison qu’ils feraient construire. La peur de quitter ce monde s’insérait insidieusement dans leurs esprits fatigués. Simon finit par dire : « Il faudra tenir le plus longtemps possible. On a retrouvé des survivants sous les décombres de maisons effondrées deux ou trois jours après un séisme. Notre amour nous aidera à tenir.

– Je serai courageuse. Je tiendrai tant que tu voudras.

– Tu veux boire ?

– Oui, je boirais bien un peu. C’est pas mauvais le champagne.

–  Ne te prive pas ! On a de quoi tenir jusqu’à lundi. Buvons ! Ca nous fera oublier. »

Tous d’eux avalèrent avec délice une grande rasade de champagne. Après une longue étreinte et l’alcool aidant,  le sommeil les enveloppa.

La directrice avait regardé partir ses derniers invités qui eurent beaucoup de mal à dégager leurs voitures de l’abondante couche de neige. La circulation était rendue très difficile par les quelque trente centimètres d’épaisseur du  manteau blanc recouvrant la chaussée. Sans prendre la peine de remettre son appartement en ordre, la directrice but un dernier verre de champagne et partit se coucher. Le sommeil lui vint rapidement. Il était trois heures du matin. Il neigeait, il neigeait toujours.

VIN BLANC A VOLONTE

Dehors, la tempête sévissait encore. Poussés par le vent, des paquets de neige  s’engouffraient dans le musée, mais il y avait si loin de l’entrée à l’ascenseur qu’il ne fallait pas espérer que cette manne tombée du ciel puisse bénéficier au jeune couple.

Simon ouvrit les yeux à cinq heures du matin. Il ne bougea pas pour ne pas réveiller la jeune femme qui dormait encore. Douze heures s’étaient écoulées depuis l’immobilisation de la cabine. Il fallait tenir cinq ou six fois plus longtemps ; ce serait difficile.

L’écran de surveillance montrait toujours la porte d’entrée, bloquée par un énorme monticule de neige. Il commençait à faire terriblement froid dans la cabine.

Simon réfléchit.  « Nous ne sommes sans doute qu’à quelques centimètres du rez-de-chaussée.  Si nous parvenions à débloquer la porte nous pourrions nous échapper. » Il regardait avec fascination cette porte. Il avait soif mais attendit encore sans bouger.

« Qu’y a-t-il ? Où sommes-nous ? » Naika en se réveillant crut à un mauvais rêve ; mais non ! Simon l’embrassa tendrement « Courage, ma chérie ! »  Il s’entendit prononcer cette phrase et mesura à quel point le drame avait accéléré le rythme du temps pour lui qui, douze heures plus tôt, osait à peine inviter Naika à un repas de fête. Ils burent encore un peu. L’attente reprit, sombre, froide.

A sept heures trente, en guise de petit déjeuner, ils se partagèrent le dernier nougat et burent du champagne, sans modération.  L’effet du vin opéra très vite. Simon et Naika, toujours blottis l’un contre l’autre, bavardèrent en plaisantant. Ils riaient de tout, sans redouter les heures terribles qui s’annonçaient. Leurs rires n’étaient entrecoupés que par le silence de leurs baisers. Ils connurent sans doute les meilleures heures de leur jeune existence. « Garçon, une autre bouteille! », cria Simon. « Vous la mettrez sur la note de la directrice », renchérit Naika en riant aux  éclats.

REVEIL BLANC

La directrice se réveilla. Elle regarda l’heure. Il était midi en ce premier samedi de l’année. Aucun bruit ne lui parvenait de la rue, aucune circulation. Seuls les cris de joie de quelques enfants montaient jusqu’à l’appartement, mais ils étaient comme flous, étouffés par le flot touffu des flocons. Une luminosité inhabituelle éclairait la chambre. La directrice se leva en se frottant les yeux. Elle alla à la fenêtre et vit avec plaisir que la neige tombait toujours, épaisse et silencieuse. Elle fut surprise de ne presque plus pouvoir distinguer les voitures en stationnement. Quelques rares sillons tracés dans la neige sur la chaussée témoignaient d’un ancien passage de voiture. La directrice vit alors deux véhicules arriver face à face. Ils ne purent se croiser à cause de l’étroitesse du passage. L’un d’eux tenta de reculer mais se trouva bientôt bloqué par un monticule de neige. Le chauffeur manœuvra quelque temps puis descendit de sa voiture. La directrice s’amusa de voir les deux conducteurs, d’abord s’invectiver, puis collaborer dans une infructueuse tentative pour dégager les véhicules, et enfin partir ensemble à la recherche de secours, abandonnant les voitures au milieu de la chaussée. Amusée, elle se mit au travail pour effacer les reliefs d’un réveillon fort réussi. Elle alluma la radio : « …dans le Lyonnais, de violentes chutes de neige paralysent la circulation. La ville de Lyon est particulièrement touchée. Les services de l’équipement sont débordés. On déplore aussi de nombreuses ruptures de lignes électriques. Le point sur place avec notre envoyé spécial, Lucien Mougeotte.  Qu’en est-il à Lyon en ce moment ? Lucien Mougeotte, m’entendez-vous ? Allô ! Lucien Mougeotte ? Il semble qu’il y ait un petit problème technique sur la ligne. Revenons à la météo ! Les prévisions sont toujours très mauvaises. On attend encore des chutes de neige… »  La directrice changea de station pour avoir de la musique. « Pas besoin de nous dire qu’il neige, on le voit bien », grommela-t-elle.

REQUISITION

La directrice regardait le journal télévisé en cette fin de samedi. Le journal était presque entièrement consacré aux intempéries. La ville de Lyon était totalement paralysée. Sur les pentes de la Croix-Rousse, les voitures accidentées ou immobilisées barraient les rues, rendant impossible l’intervention des services de voirie. Il était tombé environ un mètre de neige pendant les dernières vingt-quatre heures. Le vent avait formé des congères qui atteignaient un mètre cinquante de haut en certains endroits. Les entrées des parkings Bellecour et Antonin-Poncet étaient complètement obstruées. Jamais la météorologie nationale n’avait enregistré pareille chute de neige. Certains habitants essayaient de dégager les trottoirs mais ils ne savaient pas où jeter leurs pelletées. Aucun engin ne pouvait circuler, tous les axes étaient coupés. Le nouveau tramway avait déraillé. Les trains ne circulaient plus et l’aéroport Saint-Exupéry était fermé. Il était très difficile d’acheminer des secours depuis l’extérieur car toute la région lyonnaise était touchée par les intempéries et les routes alentour étaient impraticables. De plus, tout le sud-ouest lyonnais était privé d’électricité. Les appels d’urgence, voire de détresse, saturaient les lignes téléphoniques encore épargnées. Les pompiers concentraient leurs efforts sur les hôpitaux, nombreux dans l’agglomération. La directrice entendit un message du Ministre de l’intérieur : « Tout le personnel des établissements publics de la région Rhône-Alpes doit impérativement se mettre à la disposition des mairies. Toutes les manifestations, sportives, culturelles sont reportées, sine die. » Quatre jours de congé étaient décrétés, à compter du lundi. C’était le temps estimé pour remettre la vie économique en marche dans cette région sinistrée. Ce congé exceptionnel serait prolongé tant que les chutes de neige se poursuivraient.

Le téléphone sonna chez la directrice : « Allô ! Le Musée des Sciences et Techniques ?

– Lui-même. Enfin je veux dire que je suis la directrice du musée et vous appelez à mon domicile.

– Ici le cabinet de Monsieur le Préfet. Excusez-moi Madame la Directrice. On m’a donné votre numéro et j’ignorais… mais voilà, Monsieur le Préfet vous demande de prendre les dispositions nécessaires afin d’annuler l’inauguration prévue la semaine prochaine. Le musée sera donc fermé jusqu’à nouvel ordre et le personnel devra être mis à la disposition de la mairie de votre arrondissement. Dès demain matin, un agent vous apportera l’ordre écrit.

– Très bien !  Dites à Monsieur le Préfet que je ferai le nécessaire pour prévenir mon personnel par téléphone, dès ce soir ! »

La directrice conclut avec un involontaire mensonge par ignorance : « Dites aussi à Monsieur le Préfet que mon établissement gardera porte close, jusqu’à nouvel ordre. »

NUIT COMATEUSE

Samedi 22 heures, Simon et Naika avaient terminé les friandises. Ils étaient prisonniers depuis plus de vingt-huit heures et pensaient devoir résister une quarantaine d’heures encore. L’alcool, en effaçant leur peur, avait levé leurs inhibitions. La bouteille de champagne fut donc rapidement terminée. La journée du samedi s’était passée en une alternance de moments d’euphorie et de découragement. La bouche sèche, tenaillé par une soif  âpre, Simon décida d’entamer le vieux whisky.

« Il nous faut passer aux drogues dures, déclara-t-il.

– J’ai soif, gémit Naika. Laisse-moi goûter ! Je n’en ai encore jamais bu.

-Va doucement, c’est fort !

– Je n’en peux plus. Je boirais n’importe quoi. »

Naika porta la bouteille à ses lèvres et but goulûment. Mais sa réaction fut instantanée. Elle recracha le précieux liquide :« Mais c’est dégoûtant ce machin ! »

Simon but à son tour, précautionneusement. « Il faut y aller par petites gorgées. Tu veux essayer encore ? »

Naika renouvela la tentative. Elle reconnut qu’absorbé en petite quantité, elle parvenait à ingurgiter cet alcool, comme un médicament.  Ils burent plusieurs fois sans étancher vraiment leur soif. Mais, quand la moitié de la bouteille fut consommée, les jeunes mariés glissèrent dans un délire comateux. Serrés l’un contre l’autre et blottis sous le manteau à capuche, ils s’endormirent profondément, à mi-chemin entre la vie et la mort. La nuit, silencieuse et froide, les enveloppa d’un linceul à peine teinté d’une lumière pâle et bleutée.

INTERVENTION POLICIERE

Il était sept heures du matin en ce premier de l’an. Le gendarme Marcel marchait dans la neige. Il était seul, car la plupart de ses collègues étaient réquisitionnés à cause des intempéries. En raison de son âge, Marcel avait échappé aux travaux de déblaiement. Tout était calme et blanc dans la rue. Marcel avançait avec difficulté dans la neige qui lui arrivait au-dessus de la ceinture. Il tenait un pli cacheté pour la directrice du Musée des Sciences et Techniques et devait  apposer une pancarte d’avertissement sur la porte de l’établissement. Il arriva devant l’imposante façade du futur musée. Son expérience lui fit noter instinctivement le problème : « Porte ouverte, par ce temps ! »

Il gravit péniblement les marches du perron. Il nota que la serrure avait été fracturée. Ce n’était donc pas un oubli. Il prit son émetteur-radio et appela le central, pour signaler son entrée dans l’édifice. « Fais pas le con Marcel ! Tu vas pas te faire dessouder à un mois de la retraite. Je t’envoie du renfort. »  Mais n’écoutant que son courage, Marcel sortit son pistolet et entra dans le musée.

Tout paraissait calme.

Au même moment, Simon se redressait, hagard. Il souffrait d’un violent mal de tête. La soif était toujours obstinément présente. Il se pencha vers Naika qui paraissait dormir. Mais il lui sembla qu’elle ne respirait plus. Affolé, il la secoua vigoureusement par les épaules. La jeune femme eut un gémissement plaintif en dodelinant de la tête: « J’ai soif, donne-moi un autre whisky ! C’est finalement assez bon. »

Les deux jeunes gens sortirent progressivement de leur torpeur. Ils s’autorisèrent à se mouiller les lèvres avec un peu de whisky, mais renoncèrent à en boire. Simon eut une sueur froide quand il réalisa qu’il leur faudrait tenir encore tout le dimanche et la nuit suivante, sans eau.

Cette pensée lui insuffla un surcroît d’énergie : « Je vais réessayer de débloquer cette maudite porte. Ce n’est pas de la magie tout de même. Il doit bien y avoir un système mécanique qui détecte la position de la cabine par rapport à la porte. »

A plat ventre sur le sol, il passa le bras dans l’ouverture du plancher et inspecta tout ce qu’il pouvait atteindre. Il sentit un rail, un galet roulant sur le rail, une encoche dans le rail quelques centimètres au-dessous du galet.

« Naika, essaie de faire bouger la cabine, pour voir,  en sautant sur place, par exemple ! »

Naika s’exécuta. Simon sentit sous ses doigts le mouvement du galet qui semblait se rapprocher de l’encoche. « Tu vas prendre ma place pour guider la manœuvre. Je vais t’expliquer le mécanisme. C’est moi qui sauterai, je suis plus lourd. »

Marcel parcourut la grande salle, lentement, arme au poing. Il nota qu’une vitrine était brisée, mais le musée paraissait désert. Il monta au premier étage. Tout était normal. Il redescendit. Arrivé à proximité de la cage de l’ascenseur, il entendit un bruit bizarre. Pour se mettre à couvert, il descendit les marches qui  conduisaient au sous-sol. Des bruits rythmés lui parvinrent plus nettement. Il descendit encore. Il reconnut une voix féminine : « Oui, c’est bon, encore, encore, encore… ! »

– Bande de cochons ! pensa le gendarme Marcel, ils ne respectent rien, ces voyous.

La voix, s’intensifia : « Oui, encore, encore ! » et la conclusion vint dans un cri libérateur « OUI… » Un déclic se fit entendre, la porte coulissante s’ouvrit, Simon et Naika poussèrent la porte palière qui n’offrit pas de résistance. Les deux époux s’embrassèrent en pleurant de joie. Marcel fut intrigué, mais le métier commandait : « Pas un seul geste, ou je tire ! »  Il jeta aux pieds de Simon l’unique paire de menottes qu’il possédait. Simon comprit ce qu’attendait le gendarme. Il ne rechigna pas. Il plaisanta même : « Naika, je te passe cet anneau, signe de notre union indéfectible. »  Sans que Marcel ait eu à dire quoi que ce soit, Naika prit l’autre côté des menottes et, ceignant le poignet de son mari, dit d’un ton solennel : « Simon, je te passe cet anneau, signe de notre union indéfectible ». Marcel, un peu surpris par ces voyous amoureux, leur fit signe de son arme de se diriger vers la sortie. Le renfort promis arrivait sous forme de deux gendarmes, à pied dans la neige. Les deux jeunes mariés souriaient. En passant le porche, ils avaient pris chacun une poignée de neige, qu’ils dégustèrent avec délices, comme ils l’eussent fait d’un sorbet savoureux. Naika rayonnait de bonheur : « Libres, nous sommes libres, mon chéri !»

Marcel ne comprenait plus rien à rien.

Contrairement à Roméo et Juliette, les deux amoureux survécurent, mais comme dans le drame, les familles se réconcilièrent autour de leurs enfants retrouvés ou … ressuscités.