Crise d’acné – Frédérique Rouyard

Bertille et Bertrand, jumeaux, étaient tout à fait dissemblables. La première était vive, le second apathique. Il avait pris l’habitude de suivre sa jumelle en tout : elle décidait, il suivait.
L’appartement était cossu, situé dans un ancien hôtel particulier. Madame vaquait à ses occupations mondaines et charitables tandis que Monsieur dirigeait l’entreprise. Les enfants n’étaient pas leur préoccupation première sauf en matière d’éducation. On ne parlait pas dans cette famille, on discutait, on susurrait, on roucoulait. Jamais un propos plus haut que l’autre. Les repas étaient compassés, pris dans une salle à manger disproportionnée : Monsieur et Madame chacun à l’un des bouts de la table tandis que les enfants se partageaient les deux côtés dans la longueur. Le valet de pied passait les plats dans un silence religieux et s’éclipsait jusqu’au plat suivant, relégué près de la desserte.
A la fin du repas, Monsieur et Madame passaient au salon où était servi le café. Lui lisait le journal pendant que Madame bâillait aux corneilles, attendant patiemment que son époux s’extraie de son fauteuil, donnant ainsi le signal du coucher. Pendant ce temps-là, les jumeaux travaillaient chacun dans leur chambre. Les horaires étaient stricts : à 9h, ils étaient au lit.
En 1968, les événements bousculèrent la belle ordonnance de ces us et coutumes. Monsieur s’inquiétait des troubles, fronçait les sourcils, ne pipait mot. Madame, toute à ses mondanités, ne commentait rien d’autre que les vernissages auxquels elle était invitée, les expositions à la mode, les concerts auxquels elle cherchait vainement à emmener son époux. Quant aux enfants, mêlés à la rue pour se rendre à l’école, ils prenaient l’air du temps.
– Mais enfin, que signifie ceci ? s’enquit sur un ton étonné Madame.
Bertille venait, telle une trombe, de surgir au salon.
– Maman, vous ne le savez peut-être pas, mais le monde change.
– Que racontez-vous ?
– Oh, rien !
Et Bertille sortit sans plus de commentaire.
Madame se replongea dans sa revue. Bertille rejoignit Bertrand dans sa chambre et lui lança :
-Bertrand, l’immobilisme, ça va bien, mais ça doit changer. Maman est complètement à l’ouest, Papa n’est préoccupé que par sa boîte. Et nous, nous sommes libres de faire comme nous l’entendons. Ras-le-bol de vivre à côté de mes pompes !
– Qu’est-ce qui te prend ?
– Mais tu ne vois donc pas que ça bouge ? Les étudiants sont dans la rue, les ouvriers les ont rejoints. Les CRS sont appelés en renfort.
– Oui, et alors ?
– Je n’ai pas l’intention de passer à côté. J’ai rencontré des étudiants, ils m’ont tout expliqué. Je marche avec eux. Et toi ?
– Heu…
– Tu n’en as pas marre de l’aspect feutré de notre vie, comme si rien d’autre n’existait en-dehors de notre petit monde ? Tu supportes que mère se languisse à longueur de journée, qu’elle n’ait rien à dire, qu’elle ne sache même pas combien coûte un kilo de pommes ? Et père qui ne nous regarde même pas tant il ne voit qu’à travers son affaire ? T’a-t-il jamais dit quelque chose d’autre que « C’est très bien mon fils » quand il visait ton carnet scolaire ?
– Ben…
– Pour moi, c’est décidé, je monte sur les barricades, je vais affronter les CRS. D’ailleurs, ce soir, je vais à une réunion avec des ouvriers. Tu m’accompagnes ?
Ils prirent un sac, y glissèrent quelques vêtements et sortirent.
Le lendemain, quand Madame vit sa fille, elle émit d’un ton pincé :
– Mais enfin, Bertille, qu’est-ce que cet accoutrement ? D’où sortez-vous ces oripeaux ? Vous ne songez pas à sortir ainsi attifée ?
– Eh bien si, Maman. Vous ne voudriez quand même pas que je lance des pavés en petit tailleur ?
Bertille sortit sans plus attendre, suivie de Bertrand.
De réunions en barricades, de rencontres en échauffourées, les jumeaux se muaient en contestataires. Ils ne rentraient plus guère sous le toit paternel, préférant se mêler aux étudiants (les lycéens avaient rejoint le mouvement).

La rencontre décisive, ce fut un soir comme tant d’autres, au milieu des manifestants. Marie-Hélène, meneuse vigoureuse, interpela Bertille :
– Alors, on s’encanaille ?
– Pardon ?
– Toi, ça se voit, tu es une bourgeoise. Que fais-tu ici ?
– Je suis peut-être bourgeoise, mais je hais le conformisme. Ras-le-bol des conventions ! Et puis, ce n’est pas le milieu qui détermine les actes, mais la réflexion.
– Tiens, tu t’emballes. Je t’ai piquée au vif, dirait-on.
– Et alors ? Tu ne vas pas m’interdire de me mêler de ça. Il est interdit d’interdire.
– Je vois qu’on connaît ses classiques. Bon, puisque tu es là, reste ! Mais fais gaffe, ça va chauffer ce soir.
D’un côté il y avait les CRS, de l’autre les manifestants. Les jumeaux suivaient le mouvement sans se quitter d’une semelle. Les lacrymos pleuvaient, les CRS enfonçaient la foule qui résistait tant qu’elle pouvait contre les matraques et les boucliers. Les étudiants reculaient ; certains tombaient, d’autres étaient agrippés par les CRS, traînés par terre, embarqués avec brutalité.
Brusquement séparée de son frère, les yeux rougis par les larmes, Bertille  ne savait plus où elle était. Elle résistait au désir de fuir, mais désemparée, continuait à suivre le mouvement. A son tour, elle fut jetée à terre, malmenée et bientôt se retrouva dans le panier à salade avec d’autres étudiants ou qui semblaient tels. Marie-Hélène fut jetée dans la camionnette sans ménagement.
– CRS – SS, dit-elle.
La porte claqua. Dehors des cris, des slogans, des pétarades à peine étouffées par la colère qui grondait.
Ils passèrent tous la nuit au poste. C’était inconfortable. Avant de les enfermer, on recensa leur identité. Fichés, tous fichés. Sauf Bertille.
Le lendemain son père vint la chercher et ne dit rien. Bertille abandonna ses compagnons le cœur gros. Elle avait passé une grande partie de la nuit à échanger avec Marie-Hélène. Les mots « liberté, partage » répétés à l’infini s’étaient imprimés fortement en elle. Mais surtout son amie d’un soir lui avait fait comprendre que chacun avait sa place, qu’on était libre en acceptant qui on est, en faisant siens l’éducation et les principes. Question de choix, mais sans renier ses origines. C’était, selon elle, ainsi que s’effectuait le passage de l’enfance à l’état adulte.
De retour chez elle, Madame se récria en découvrant sa fille couverte d’ecchymoses, un œil à demi-fermé.
– Mais enfin Bertille, qu’est-ce qui vous a pris ? Jean-Edmond, c’est inadmissible. Dites quelque chose !
– Allons, ma chère, l’adolescence, c’est comme l’acné, ça passe avec le temps, lui répondit-il d’un ton placide. Vous verrez, ma chère, tout va rentrer dans le rang.

Quelques années plus tard, Bertille était devenue enseignante. Elle avait retrouvé Marie-Hélène et le lien d’un soir avait donné vie à une amitié réelle. Toutes deux militaient dans un syndicat. Bertrand, lui, avait intégré l’entreprise paternelle.

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