Bulles – Emita Varenne

Ce matin, Barnabée peine à sortir de ses songes, il est en nage dans ses draps trempés. Cela arrive fréquemment. Nul ne sait si toute cette eau vient de son propre corps, ou s’il hydrate secrètement son lit avant de s’endormir : la sécheresse provoque en lui un fort sentiment de d’oppression.
Barnabée préfère l’eau à la terre. Il tient du poisson l’agilité de ses membres et le miroitement des écailles qui apparait dans ses yeux. Son regard n’a jamais la même teinte et glisse de l’aluminium au bleu roi, en fonction de la lumière de l’onde.
Quand Barnabée pénètre dans l’eau, il a l’impression de respirer. Son corps se déploie et jamais il ne se sent aussi vivant. Ce qu’il apprécie particulièrement est le fait de s’immerger. Le moment où, complètement aspiré par l’eau, il ne se sent plus mouillé, mais épars. Il devient une surface glissante, se confond avec l’élément. Il ne s’agit plus de faire corps, non, mais de s’atomiser dans l’immensité bleutée, de créer sa vitalité par l’oubli de sa propre enveloppe.
Tout autre sensation lui semble morne, du moins ne voit-il pas pourquoi il se devrait de vivre une vie qui ne lui plait pas : celle des pieds sur terre et de l’ambition démesurée.
Comme à son habitude, il va saluer ses amis vertébrés. Il fait des bulles silencieuses avec sa bouche et ouvre et ferme ses deux mains liées à la tranche, comme on ouvrirait et fermerait un livre. Il aime bien ce geste et en essayant d’y calquer sa respiration, il se dit que c’est un peu ça avoir des branchies. L’aquarium trône fièrement au milieu de sa chambre et contient ce qu’il y a de plus précieux aux yeux de Barnabée. On y trouve : un poisson tropical jaune et violet, Pétro, un gobie néon rayé noir et bleu surnommé Vaï, un poisson-porc tout jaune et vivace, Thalie. Le dernier en date c’est P’tit bleu, un poisson-Hamlet marbré indigo qui fascine Barnabé. Chacun a une personnalité prononcée, une manière d’être au monde et à l’eau bien à lui. Un indicible lien, puissant et fraternel, les unit au garçon.
À la maison, sa mère déplore son aboulie. Elle trouve son fils triste, comme hébété par son manque d’énergie. Outre l’eau, il n’a d’intérêt que pour l’anatomie et la biologie marine. Aussi passe-t-il la majorité de son temps à contempler les poissons aller et venir dans son aquarium, aspiré par la vivacité de leurs mouvements. L’impression de légèreté qui émane de leur corps lui donne le vertige.
Le père de Barnabée a décrété un jour, lorsque Barnabée, petit, avait choisi de se cacher dans l’aquarium au cours d’une partie de cache-cache, que l’enfant était « fêlé ». Depuis, il ne s’en préoccupe plus. Il a laissé aux médecins et autres détenteurs de savoir, le soin, ou même la responsabilité, de poser des mots hasardeux sur le comportement de l’enfant. Et puis, il a un autre fils à investir : Raymond, l’ainé, ce glorieux condensé de conformité et de cruauté.
Simplement, ce matin, un des poissons a disparu. Barnabée identifie tout de suite que P’tit bleu manque à l’appel, lui, qui, depuis quelques jours, propage avec joie l’aube naissante en la faisant rebondir sur ses écailles joueuses. Barnabée pleure de rage, il sait très bien que Ray cherche à l’effrayer, encore et toujours. Une fois, son frère avait vidé l’aquarium quasi-intégralement, ne laissant qu’un faible fond d’eau. Les poissons avaient bataillé pour survivre, épuisés de respirer. P’tit bleu n’est pas difficile à retrouver, Ray l’a simplement transvasé dans le verre d’eau qu’il fait mine de boire à table au petit-déjeuner. « Rends-le, Ray » ordonne Barnabée, la voix pleine de sanglots, ses mains s’agitant de nervosité. « Rendre quoi ? » lâche son frère en touillant le fond d’eau restant comme pour y diluer du sirop. Le père assiste discrètement à l’interaction, il lève à peine les yeux de son journal et dissimule un espoir amusé : il attend que les choses s’enveniment. Dans ces moments-là, la colère de Barnabée le rassure, il a enfin l’impression que son fils éprouve et exprime quelque chose d’autre que sa permanente hébétude médusée. Ray lui tend le verre, non sans le secouer : « Allez, prends-le, ton poisson de merde, c’est bon maintenant, arrête de chialer ! » Barnabée récupère P’tit bleu et se précipite dans sa chambre. Il relâche le poisson dans son aquarium tout en accompagnant sa nage libre de mots doux, les scandant d’une manière presque incantatoire. De loin, l’on pourrait croire à une sorte de rituel. Même s’il n’a pas à s’excuser pour un autre, il a honte des siens et de cette identité dont il s’éloigne de jour en jour.
Barnabée s’apaise, mais son cœur se noue à l’idée de quitter ses poissons. Ici, il y a une heure pour tout. Pour se réveiller, manger, aller à l’école, dormir, lire. Se brosser les dents aussi. Il entend deux portières claquer, un moteur se mettre en marche et sait que frère et père ont quitté le foyer et ne l’ont pas attendu, de nouveau. Il sait que c’est l’heure d’y aller, qu’il est encore contraint par cette temporalité qui lui échappe tant elle paraît manquer d’imagination, de fluidité. Il voudrait buller avec ses poissons. Il quitte sa chambre à regret, se préparant mentalement à passer une journée vide de sens à ses yeux. L’heure de buller n’existe pas. Chez lui, les siens s’épuisent continuellement à faire des choses pour combler le temps. Pourquoi ? Il ne le sait pas.
On ne lui a jamais demandé s’il voulait apprendre tout ce qu’on lui enseigne à l’école, si cela même l’intéressait. Au lieu de ça, on déplore constamment son manque de présence, d’attention, de participation. Les mêmes mots reviennent toujours à chaque réunion : « dans les nuages », « ailleurs », « sur la lune » … Pff. Il rejoint sa mère dans l’entrée et lui dit qu’il préfère de toute évidence se rendre à l’école à vélo, plutôt qu’en voiture. Elle dit qu’elle va l’accompagner, que ça lui fera du bien de pédaler pour rejoindre son bureau, histoire de se mettre les idées en place. C’est son expression favorite, elle l’utilise à tort et à travers, tous contextes confondus. Une expression dont le sens échappe à Barnabée qui se dit systématiquement, en l’entendant, qu’une idée émerge précisément quand elle n’a plus la place d’exister parmi les autres.
Mais sa mère craint surtout qu’il ne se rende pas à l’école.
Une fois, après une énième altercation avec Ray, Barnabée, censé y aller, avait changé de destination en chemin. Direction la mer. Il n’avait pas cherché à dissimuler son escapade. En rentrant, il avait simplement dit que c’était comme ça, qu’il avait oublié qu’il devait se rendre quelque part. L’onde bleutée vibrait encore dans ses yeux, traversée çà et là de saillies argentées. Il sentait l’algue et le sel et ruisselait de joie. Sa mère l’avait regardé monter l’escalier, mouillant chaque marche sur son passage. Elle n’avait rien su dire, ne savait plus quoi dire. Il avait juste oublié de se rendre quelque part. De dos, son fils rayonnait d’un calme diffus et muet. Des fois comme celle-là, il y en avait eu beaucoup d’autres.
La journée est plus que pénible. Barnabée ne peut s’empêcher de s’oublier et ce que l’on prend pour de la désinvolture, voire de l’impertinence, n’est en réalité qu’un profond désintérêt. Pendant les récréations, il s’assoit sur un banc et contemple la cour, se plaisant à l’imaginer sous l’eau, comme une cité perdue dans les fonds marins. Ses camarades se muent en bancs de poissons espiègles, les surveillants en de farouches barracudas, les professeurs en algues molles, remuées par les flots. Tout parait plus calme ainsi, les mouvements semblent ralentis, comme contenus par une masse aqueuse. Son paysage intérieur se transpose à la réalité décevante de son quotidien. Et l’on peut voir Barnabée fixer d’un regard intense la cour de récré, faisant des bulles en un rythme soutenu et continu.
Un autre matin, le lit du garçon est tout sec, l’aquarium vide. Point de Barnabée, ni de poissons. On dirait que la chambre a toujours été déserte, que sa présence, tout ce temps, n’était qu’un songe. Exceptés ses livres d’anatomie, Barnabée ne possède rien, son existence n’a pas d’ancrage matériel. Dans la salle de bain familiale, on retrouve une trousse de toilettes dépouillée de tout son outillage pratique : rasoir, pince à épiler, ciseaux. Et quelques taches de sang, discrètement tombées au sol, sombres et chaudes, déjà incrustées dans les tomettes cuivrées. En découvrant la chambre vide, Ray fait mine de se désintéresser de cette absence, nulle trace de culpabilité ou d’étonnement ne transparait sur les traits de son visage froid. La demande de Barnabé la veille lui a paru saugrenue, mais il ne se doutait pas que cela constituait une étape, qu’il aurait un rôle à jouer dans l’enclenchement du processus. Il était si content de pouvoir lui faire mal… Il s’était emparé du rasoir avec joie et l’avait manié avec une assurance inquiétante. Son geste était net et précis, Barnabée avait souri.
Étonnamment, dans les premières heures, la mère n’est pas inquiète, tout au plus montre-t-elle un peu de curiosité quant à la situation. Elle se demande ce que cet enfant un peu flou a pu inventer de nouveau pour se substituer à leur réalité. L’absence des poissons est tout de même intrigante. Toutes les fois où Barnabé a disparu, ses poissons l’attendaient dans l’aquarium, ils représentaient la promesse d’un retour. Il est impensable qu’il les ait laissés derrière lui. La vacuité de l’aquarium finit par engendrer un certain malaise. Progressivement, s’installe l’idée que cette fois n’est pas comme les autres ; l’absence de Barnabée semble définitive.
Le fait que Ray ne se réjouisse pas plus de la situation est aussi consternant. Toute occasion est bonne à prendre pour se moquer de son frère, de sa différence et de son monde. Que Barnabée soit aussi bizarre l’insupporte. Qu’ils fassent partie de la même famille lui parait grotesque. Au collège, il prétend être fils unique et redoute le moment où Barnabé se retrouvera dans le même établissement que lui. Il éprouve déjà la honte de devoir admettre que le débile qui contemple les gens à la récré, en ouvrant et fermant la bouche, est son frère.
Le père, toujours désinvesti, ne dit pas grand-chose, hausse les épaules, bâille et propose qu’on l’attende. De toute façon, Barnabée est toujours revenu à la maison, il ne voit pas en quoi cette fois serait différente. Et puis merde, il ne va pas rater une journée de boulot pour chercher un fils qui traîne on ne sait où et revient toujours sonné, trempé, niais à n’en plus pouvoir ! Il est persuadé que Barnabée sera de retour en fin de journée et qu’il pourra tranquillement mener sa petite vie fade et étriquée, comme prévu.
La mère n’est pas d’accord et commençant sérieusement à s’inquiéter, elle part à sa recherche. Le peu d’informations dont la famille dispose ne fait pas sens. Le lit est vide, l’aquarium sec, le départ a eu lieu dans la nuit, le sang dans la salle de bain, le silence de Ray… Elle sent qu’il n’est pas question d’école buissonnière cette fois.
De plage en plage, de crique en crique, la mère arpente la côte à la recherche de Barnabée. Il est probable qu’il se soit simplement endormi sur une plage, fatigué d’avoir inlassablement nagé. Elle trouve son vélo échoué entre deux rochers râpeux et mouillés, le guidon est tourné vers la mer. On dirait une épave tant il semble avoir toujours été là, à se décomposer, traversé par les éléments. Elle se déleste prestement de ses vêtements et pénètre dans la mer. Au contact de l’eau, son instinct s’aiguise, la guide. Elle sait où nager. À mesure qu’elle avance, les bancs de poissons se multiplient, vifs et guillerets, ils célèbrent un évènement particulier. Un peu plus loin, une silhouette large et longue se dessine. Elle reconnait Barnabée. Bienheureux entre les algues et les faisceaux de lumière, il évolue avec aisance dans l’eau, enfin à sa place. Avec Pétro, Vaï Thalie et P’tit Bleu, ils forment une constellation mouvante. De part et d’autre de son visage, quatre entailles sont creusées dans la peau, nettes et parallèles, s’ouvrant et se refermant, entre ses oreilles et sa mâchoire.

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