Le Don Juan du Super U – Nadine Pitaud

Le Super U avait ouvert ses portes depuis un mois, on se demandait bien pourquoi d’ailleurs. Le quartier regorgeait déjà de city market mieux achalandés les uns que les autres. Il se trouvait sur le chemin de Valérie Messali. Elle décida de se faire établir une carte de fidélité – elle avait pris en effet l’habitude chaque soir d’y compléter ses courses hebdomadaires retirées au drive.
L’accueil portait mal son nom puisqu’il n’y avait jamais personne derrière la banque. Elle s’adressa donc à une caissière qui passa une annonce au micro : « Monsieur Giliberto est demandé à l’accueil, Monsieur Giliberto est demandé à l’accueil ! ». Monsieur Giliberto arriva. Avec sa chemise blanche et ses cheveux grisonnants, Valérie Messali crut voir Georges Clooney en personne. Il faut dire qu’il avait de l’allure et qu’il le savait. Avec un sourire d’une blancheur éclatante, il lui demanda quelle était sa requête. Le manager en profita pour initier un jeune homme en formation à l’ouverture d’une carte de fidélité. Tout à ses explications, il ne remarqua pas qu’elle le buvait des yeux. Sa voix était rocailleuse, ses mains couraient avec dextérité sur les touches du clavier. C’est d’une voix chaleureuse que le manager lui remit sa carte : « Bienvenue parmi nos fidèles clientes! » Elle lui rendit un sourire béat et s’égara dans les rayons pour acheter deux trois bricoles inutiles.
De retour chez elle, elle décida de s’offrir un petit apéritif avant d’attaquer la préparation du repas familial. Elle ouvrit donc le paquet de pistaches Bouton d’Or qu’elle avait acheté au Super U et en fit glisser quelques unes sur la table. Alors là, son rôle de ménagère de moins de cinquante ans reprit le dessus. Qu’est-ce que c’était que ces pistaches? Il y avait autant de coquilles vides que de coquilles pleines! Elle irait dès le lendemain faire une réclamation ! Non mais, nouvelle cliente et déjà déçue par la qualité des produits Bouton d’Or ? Satisfaite d’avoir trouvé un prétexte pour revoir son bellâtre du Super U, elle assuma son rôle de mère de famille pour le restant de la soirée.
Le lendemain, sur le chemin du retour, elle demanda à voir monsieur Giliberto. Il arriva, aussi avenant et sûr de lui que la veille. Elle lui signifia son mécontentement. Soucieux de satisfaire sa cliente, il alla chercher un paquet de pistaches en rayon, avec un déhanché sensuel. Il l’ouvrit, versa son contenu dans une panière. Force lui fut de constater le nombre impressionnant de coquilles vides. Ils en profitèrent pour tester le goût des pistaches, les yeux dans les yeux, chacun scrutant la réaction de l’autre. Une pensée l’effleura : « Elle a de jolis yeux vert pistache ! » Oublier l’espace de cinq minutes son chiffre d’affaire qui avait du mal à décoller lui faisait du bien. Et puis il aimait les femmes, toutes les femmes… Il remplit la fiche de réclamation. La dernière rubrique demandait de mentionner si le client s’était montré agressif. Comment expliquer sur un formulaire que tout au contraire la personne s’était montrée charmante?
Quelques jours plus tard, Valérie Messali reçut un courrier du service consommateur l’assurant que le service production serait alerté afin d’améliorer la qualité de leur produit et qu’ils espéraient lui donner pleinement satisfaction à l’avenir. Bravo, Monsieur, Giliberto, quel sérieux, quelle efficacité ! Elle ouvrit une bouteille de cidre Bouton d’Or pour fêter cette bonne nouvelle. Il fallait bien donner une nouvelle chance à cette marque au nom si bucolique. Pouah ! Quelle amertume! Elle irait se plaindre dès le lendemain…
« Monsieur Giliberto, votre cidre est imbuvable ! »
Sa colère feinte avait rougi ses yeux et mettait des éclairs dans ses prunelles émeraude (c’est quand même plus élégant que vert pistache!). Quoique légèrement décontenancé, monsieur Giliberto trouva que la colère lui allait bien. Ni une ni deux, il alla chercher en rayon une bouteille de cidre et un sachet de gobelets. Il versa le breuvage, chacun prit son gobelet et là… le temps fut suspendu. Le magasin disparut autour d’eux. Ils levèrent le coude sans se quitter des yeux.
– Il n’est pas si mauvais, madame, fit-il avec un clin d’œil complice.
-Un peu amer quand même, répondit-elle d’une voix acidulée.
Il remplit quand même la fiche de réclamation. Dans la case « Attitude du client », il aurait aimé écrire : « Craquante, surtout sous le coup de la colère! » Le service qualité assura madame Messali qu’ils ne feraient plus appel au sous-traitant Loïc Raison. Trop tard : elle commençait à la perdre…
Si tôt rentrée au logis, elle versa un bouchon de lessive Bouton d’Or dans le bac de sa machine à laver et lança le programme « Laine ». Le lendemain soir, elle se planta devant la banque d’accueil, rouge, tremblante. Un caissier, reconnaissant l’habituée des réclamations, abandonna sa caisse pour aller chercher son manager.
« Monsieur Giliberto, la dame, là, vous savez celle avec qui vous avez bu du cidre hier soir ? Elle vous attend, elle est bizarre! »
Le responsable se précipita à l’accueil ! Dès qu’elle le vit, elle se mit à transpirer et à bafouiller :
« Monsieur, votre lessive ça ne va pas du tout, mon pull est tout rêche, touchez ! »
Interloqué, il ne savait pas quoi faire avec cette femme si courtoise la veille encore.
« Touchez, vous dis-je, touchez-moi! »
En bon professionnel, il avança sa main vers son bras. Elle la lui attrapa et la plaqua sur son sein gauche. Il avança l’autre main pour la repousser mais elle l’agrippa et le força à l’enlacer. Elle placarda ses lèvres sur les siennes et lui donna le baiser le plus fougueux qu’il ait reçu depuis longtemps. En général, c’était lui qui prenait les initiatives, au magasin comme en amour.
Témoins de cette agression, les employés appelèrent la police et le SAMU. Les premiers la menottèrent, les seconds la piquèrent. Comme un seul homme, ils l’embarquèrent.
Consciencieusement, Monsieur remplit la fiche de réclamation :
Motif de la réclamation : pull rêche suite à lavage avec lessive Bouton d’Or spécial laine
Avis du responsable : produit d’une redoutable efficacité; extrême douceur du textile lavé
Attitude de la cliente : délicieusement surexcitée…

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