L’amant du placard – Christine Tixier

Quand Carole eut son premier enfant, Paul lui expliqua la grande chaîne de reproduction des végétaux et des animaux. La petite citadine était conquise. L’analogie de sa grossesse avec celle d’une vache la ravissait, Paul la rassurait ; c’est tout ce qui comptait.
Lors de la deuxième grossesse, Carole cessa de travailler. Elle  se consacra à la vie de famille. Au bout de trois ans Paul exigea qu’elle reprenne son métier. Ils avaient besoin d’argent… Elle se débrouillait pourtant parfaitement. Carole, furieuse,  redevint archéologue. Elle repartit à travers le monde. Paul, surprise !, s’occupa des enfants.
Chaque dimanche, Carole préparait la semaine à venir de la famille, organisait les activités, faisait les courses, cuisinait, vérifiait les cahiers d’école, écrivait les courriers, mais il n’y avait plus l’accompagnement quotidien. Finis les câlins et les histoires avant de dormir ! Finis les jeux, les regards, le temps qui s’écoule ensemble. Carole souffrait. Elle rédigeait les rapports de chantier à la maison lorsque c’était possible. Rarement en fait.
Peu à peu entre elle et lui ça commença à se gâter. Il n’y eut pas d’éclats mais le regard de Carole se dessilla. Elle retrouvait goût à l’archéologie, renouait avec ses collègues et ses amis, discutait de l’avenir du monde. Il devint distant, parla de moins en moins. Il disparaissait sans rien dire lorsqu’elle était à la maison. Il se levait tôt, elle se couchait tard. C’était parfait pour élever les enfants, totalement frustrant pour une vie de couple. La vie passa, la maison se vida. Les enfants partirent faire leurs études. Il ne contribua par financièrement à leur éducation.
C’est là qu’elle commença à avoir une liaison avec Fred, un de ses collègues. Ils se retrouvaient aux quatre coins du pays dans de folles escapades pour éviter les soirées solitaires dans les hôtels qui se ressemblent tous. Carole était prête à tout quitter, mais Fred souhaitait maintenir sa vie avec sa compagne et leurs deux enfants. Alors chacun rentrait chez lui le week-end, l’air de rien.
Rouler, rouler, avaler le bitume, oublier, trouver un hôtel, louer un appart avec des collègues, Carole survivait mais contrairement à Fred elle n’avait plus envie que Paul se glisse dans le lit à ses côtés. Plus du tout. Ça ne se commande pas. Ils entamèrent une cohabitation.

Une semaine du mois de novembre, elle termina plus tôt un chantier de fouilles, passa à la base et décida de rentrer à la maison ; elle arriverait au milieu de la nuit.
Une voiture inconnue était garée près de la maison dans laquelle nulle lumière ne brillait. Carole sortit son sac de la voiture et se dirigea vers l’entrée. Elle poussa la porte qui n’était jamais fermée à clé, se demandant s’il y avait quelqu’un. Elle retourna à la voiture chercher son appareil de mesures qu’elle posa vers le porte-manteau. Ella alluma une cigarette qu’elle fuma rapidement. Elle but ensuite lentement un verre d’eau. Elle monta sans bruit l’escalier. Lorsqu’elle poussa la porte de la chambre de Paul – ils faisaient désormais chambre à part – elle entendit une respiration et distingua vaguement un amas de forme. Elle referma doucement et alla dormir.
Le lendemain matin, elle entendit un bruit de voix. Un instant, elle se demanda où elle était. Puis si elle n’avait pas rêvé car la maison était devenue silencieuse. Au même moment, Paul remarquait l’appareil de mesures de Carole.
Au même moment, Carole, l’esprit encore ensommeillé, hésitait entre plonger à nouveau dans le sommeil ou s’extraire de la couette. Et puis quelque chose en elle lui commanda de se lever, maintenant. Elle bondit dans ses jeans, dévala l’escalier et fit irruption dans la cuisine. Paul la salua, un air indéfinissable sur le visage. La radio laissait s’échapper Happy days des Beatles, c’est ce que Carole avait dû entendre.
– Bizarre, pensa-t-elle en voyant Paul qui restait dans la cuisine sans sembler savoir quel comportement adopter…
– Ça va ? demanda-t-il tout à coup. (Question qu’il n’avait pas posée depuis une décennie.) Tu veux un café ? Je te l’apporte, il est prêt, reprit-il d’un ton tout aussi mesuré.
La situation était de plus en plus inhabituelle. Carole s’assit. C’était comme si un nouveau jour se levait. Comme ça serait bien si c’était comme ça désormais, pensa-t-elle. Elle aurait aimé y croire. Elle voulait espérer et elle ressentit une vague de sentiments pour Paul. Puis il eut un air si affable que cela devint presque factice, faux. Elle tressaillit lorsqu’il déposa la tasse de café devant elle. Cela n’était plus arrivé depuis, depuis…cela n’était jamais arrivé.
Carole se leva.
– Où vas-tu ? s’enquit-il aussitôt.
Carole remarquait que quelque chose avait changé. Passer de l’indifférence à la sollicitude, c’était trop beau, voulait-il se réconcilier ? Il lui prêtait une telle attention, il venait de lui apporter une tasse de café, c’était bien réel – était-ce un nouveau tournant dans leur relation ? Et maintenant, il se préoccupait  de ses mouvements, tel l’amant qui ne veut plus quitter sa bien-aimée. Que s’était-il passé ? Avait-il été chez le psy ? S’était-il fait remonter les bretelles par sa mère ? Par les copains ?
– Aux toilettes, répondit Carole.
Elle se leva, avançant machinalement, sous l’effet des surprises matinales. Et là, elle se trompa de portes – tant qu’elle n’a pas bu son café, Carole est au radar, elle ouvrit celle du placard.
– Ah !
Un grand type brun la fixa un instant, il sortit à toute allure du réduit et disparut. Quelques instants plus tard, une voiture démarra.
Carole revint à la cuisine. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. La voiture inconnue avait décampé. Paul était plongé dans le tri des déchets, comme si de rien n’était.

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