Limbes chromatiques – Loana Biasiolo

 

Je flotte dans des limbes de pensées éparses, monnayant mes mains qui repoussent sans cesse contre des bribes de vie d’autrui, juste pour exister un instant. Un souffle brûlant gémit à mes oreilles. Je suis entièrement nue, mangeant un caramel trop coulant au bord d’un orage. Je m’inquiète que mes pieds soient mouillés alors que mes cheveux dégoulinent.

Le caramel a un goût de praline et je regarde, éperdue, l’ombre d’un ami disparaître entre deux éclairs. Je suis sous le porche d’une maison que j’ai cru habiter, une autre fois, peut-être bientôt ou alors depuis longtemps.

Mais là je me noie, je suffoque ; la vague va revenir, elle revient toujours, je le sais. La pluie s’est changée en mer, la mer en vague et la maison me fait peur. Je n’entends que la pluie alors que mon ami hurle. Je le vois, c’est moi qu’il appelle ou moi qui l’appelle, je ne sais pas, je ne sais plus, le moment est passé. Je suis perdue ailleurs, la vague est passée, la maison s’est enfuie et je suis seule, perdue dans un autre conte.

La bouche pâteuse et la nuque douloureuse, la tête sur le bras et le bras endolori, je flotte dans un demi-sommeil, mais le réveil a sonné son glas ou peut-être le mien. Je ne sais jamais. Mon oreiller me fait de l’œil et ma solitude un doigt d’honneur. Replonger est tentant. Juste une seconde. Une seconde d’hésitation et le rêve est parti.

Je renais chaque nuit et meurs chaque matin. Perdue dans un monde sans saveurs. Ballotée par l’angoisse et l’espoir, petit pendule déréglé.

 

Le soleil n’est pas encore allumé quand je pars de mon antre. Les rues sont vides, les fenêtres éclairées. L’odeur du café chaud est partout, les poubelles vomissent encore leur repas de la veille. La ville est grise, morne et endormie. Les voitures hurlent dans le froid.

Le froid me fait du bien, réveille mon cerveau encore embrumé, picote mes doigts engourdis, flotte partout autour de moi. L’hiver sent bon, une odeur de froid et de gris. Une odeur revigorante et vivifiante. Je me sens en vie en hiver. J’ai envie de l’hiver. Oserai-je dire que j’ai envie d’être en vie en hiver ?

Qu’importe, je suis morte ce matin, les ailes coupées par un réveil trop exigeant. Mon lit me fait envie. L’oreiller me manque, qu’importe qu’il soit trop mou. La couette est chaude. Mon manteau est froid.

Le sourire de ma collègue me semble aussi gelé que l’extérieur. Celui que me lance ma caisse est inventé, mais bien plus réel. Il n’y a pas beaucoup de monde le matin, le pic est dans l’après-midi.

Le bonjour est automatique, le sourire optionnel, la paie médiocre ; le sourire restera optionnel. Je mange seule, je suis morte, ça n’a pas d’importance. Mes collègues ont essayé je crois, mais ils ne comprennent pas, ils n’importent pas. Je suis mieux seule.

Les gens sont faux, ils sont morts et ils l’ignorent. Leur vie est un mensonge au même titre que la mienne. La nourriture est fade, sans goût, industrielle. Là encore, ça n’a pas d’importance. Le caramel de cette nuit en avait. Je crois bien que c’était un caramel. J’en ai eu le souvenir en regardant les paquets de bonbons dans le rayon. Le caramel était trop mou ? Trop fondant ? Trop collant peut-être ? Je ne sais plus, je ne sais jamais, j’oublie trop vite. À peine réveillée, tout se perd dans un méandre de gris et une routine trop orchestrée. La mort est linéaire.

 

Le monde tourne en couleurs partielles. Le plafond est de verre et les murs d’eau pure. Le blanc est désormais partout et les couleurs tombent sur moi, s’empêtrant dans mes cheveux.

Le châle de ma mère se rit de moi. Il s’entoure sur mes mains, coule dans un flot ininterrompu.

L’air est chaud et sec, le vent s’est tu et mon ami rigole. Il se rit de moi, je le sais. Parce que je perds aux échecs, parce que le châle me bloque les mains et m’empêche de jouer mon fou, alors je bouge mon roi et je perds. Encore et encore. Mais le mur éclate et mon ami rigole encore parce que je suis trempée. Et tout recommence.

Le fou me regarde et me dit quelque chose. Je n’entends pas, mais je sais qu’il me demande de l’avancer, de prendre la tour. Alors je le mange et il est une pomme délicieuse, plus juteuse que toutes les pommes que j’ai pu manger. Et le châle est encore là, assis à côté de moi. Il me regarde, il attend et je hurle.

Et c’est encore la nuit, le soleil est levé, la lune est partie, mais c’est la nuit, je le sais. Les magasins sont fermés, les fenêtres allumées et l’odeur de café est partout. Une bonne odeur de café chaud. Je marche et je sais où je vais, mais moi je l’ignore. Je ne reconnais pas les rues et j’ai perdu mes chaussures. Je m’en inquiète un instant, mais personne n’a de chaussures.

La pluie est revenue. Mon ami hurle. La vague revient. La vague revient toujours, ça je le sais.

J’éteins mon réveil sans savoir où je suis. Le lit m’a engloutie. Je voulais repartir et je suis repartie ; le lit m’a mangée. Il ne me crachera pas cette fois ? Je ne sais pas, mais je l’espère. Je prie tous ceux que je connais, mais je ne crois en personne. Qui peut m’aider s’ils ne sont pas en moi ?

La couette m’enserre, l’oreiller me dévore, le lit me croque. Le réveil sonne encore et tout s’arrête. La couette me relâche comme à contre cœur, l’oreiller ne m’a pas digérée.

Je me lève.

 

Le soleil dort encore. L’odeur de café est partout et là je me souviens. Je me souviens de la nuit, je me souviens de la vie. Le châle, l’échiquier, le fou et le café et les couleurs. Je ne sais pas jouer aux échecs. Je n’aime pas le café. Je me pers dans les rues, je ne sais jamais où je vais.

Les poubelles vomissent encore aujourd’hui. La ville est toujours froide, toujours terne, toujours morne. Et moi je suis morte. Ça je le sais.

Le froid ne me réveille pas bien ce matin. L’hiver est bien présent, mais le café masque son odeur.

Le noir a remplacé le gris. Le noir est trop sombre, trop présent, trop insidieux. Le gris est un cocon doux où le noir détruit ce qu’il touche. Je me sens fragmentée, éparse, ailleurs. Peut-être encore face au châle qui me regarde, peut-être encore devant le plateau, mon fou me suppliant. Le blanc de la pièce me manque, les couleurs du plafond sont trop absentes du tableau que je vois. Il me manque un bout, un bout de moi que j’ai laissé là-derrière. Je suis morte ce matin, mais peut-être plus que les autres fois. Je ne renaîtrai peut-être pas ce soir.

J’ai peur. Une peur panique qui me prend aux tripes, qui remonte ma colonne et me paralyse le cerveau. Tout n’est que peur.

Les clients me regardent comme si j’étais un zombi ou alors c’est moi qui les regarde comme ça ? Je ne sais pas.

J’ai oublié de manger, ça n’avait pas d’importance après tout. Ma cheffe m’a renvoyée plus tôt. J’ai passé la journée à avoir peur. Peur que cette nuit je ne revive pas. Peur qu’une fois couchée je reste là. Peur que rien ne se passe. Peur que tout soit fini. Peur d’être coincée. Tout est trop étroit ici. Trop linéaire. Rien n’a d’importance. Rien n’a de but.

Je n’ai pas de but.

J’ai prié en m’allongeant dans mon lit. Je ne sais pas qui j’ai prié, mais je l’ai fait. Un vœu de pacotille peut-être. Un hurlement dans le vide sans doute. Un rêve qui reviendra en écho.

Un vide insurmontable remplace mon cœur. Un trou béant dans ma poitrine et un sanglot primaire me secouant les épaules seront donc les seules réponses que j’aurai.

 

Tout arrive au ralenti cette fois.

Je cours au ralenti dans une rue déserte. L’eau arrive à mes chevilles et je m’inquiète de mon absence de chaussures. Mais ça n’a pas d’importance parce que personne n’a de chaussures.

Les gens sont tous là d’un coup. Ils me regardent, me bloquent, se moquent. Et je cours encore au ralenti quand ils marchent en me doublant.

Je tombe, je tombe et je tombe encore et cette fois je ne flotte pas. Je chute encore sous les rires des passants. Je ne peux pas me relever. Le gouffre est sans fin. Les clients passent devant moi et je tombe encore. Je hurle, je crie, mais personne ne m’aide.

Je suis transparente, invisible même à mes yeux. On me marche dessus, on s’accroche à moi et je tombe toujours plus, plus bas. Dès que je pense que le sol est atteint, il s’éloigne un peu plus, s’ouvre sans cesse, m’engloutit tout entière.

Mon ami est là, du moins je le crois. Il ne dit rien, ne m’appelle pas, ne me voit pas. Je suis seule. Tout est noir.

La vague ne vient pas cette fois, mais je m’échappe en un sursaut, un fœtus de cri sur mes lèvres.

Je tremble, j’ai froid, j’ai peur. Rien n’avait de sens, les couleurs étaient absentes, le noir était partout. Je me suis réveillée bien avant que le réveil ne sonne mon heure. Je repasse en boucle ce dont je me souviens de cette vie. Un gouffre sombre et des rires moqueurs.

Je repousse ma couette froide, un vide en moi. Je suis morte ce matin sans avoir vécu cette nuit.

 

La ville est morte dans la nuit. Le ciel est d’un gris trop violent. Les voitures geignent en avançant. Les clients sont des corps sans âme. Plus rien n’est à sa place. Mon ombre d’ami est dans tous les rayons. Les châles des passantes se moquent de moi. Les gens me frappent de leur regard. J’entends la vague sans la voir arriver. Elle n’arrivera pas, je suis morte.

Je cours.

Je me perds sur le trajet familier, les rues sont labyrinthiques, la ville a changé dans ma panique. La peur m’a prise à la gorge. Elle ne me lâche pas, ne me lâchera pas, ne me lâchera plus. Il n’y a plus d’issue, ça je le sais.

Je suis chez moi. Trop tard peut être, ou alors trop tôt. Je ne veux pas être là, mais je ne veux pas être ailleurs. Mon lit me fait envie. Mon lit me fait peur. Je ne peux pas y aller, je ne peux plus y aller. Je ne revivrai pas cette nuit. Ça je le sais.

 

 

 

Je flotte.

Le gris a laissé sa place au rouge. Volutes envoûtantes, tourbillonnantes, tout autour de moi. Elles s’enroulent dans mes cheveux, autour de mes doigts, de mes bras et de mes chevilles. M’enlacent et dansent avec moi.

Le rouge est chaud, doux, beau, envoûtant. Il palpite, il pétille, il est joie et chaleur quand le gris est cocon de douceur.

Du coin de l’œil, je vois mon ami sourire ou alors peut-être est-il là sans que je ne le voie ? Je ne sais pas, mais ça n’a pas d’importance. Je lui souris en retour, un sourire béat, heureux, vivant.

Les couleurs sont revenues, plus vives chaque seconde, chaque seconde plus nombreuses.

La salle de bain tourbillonne. C’est la baignoire qui m’avale. Elle m’aspire dans son siphon. Le blanc revient et je flotte.

 

Je flotte dans le ventre de ma mère, revivant mes premiers moments, à moins que ce ne soit mes derniers ? Je suis bien, je suis heureuse, je suis en vie. Je n’ai jamais été aussi vivante qu’à ce moment. Je n’ai jamais été autant morte qu’à ce moment.

Les entailles sur mes poignets n’ont pas d’importance. La baignoire trop pleine qui se vide sur les carreaux blancs n’a pas d’importance. Je suis morte et je revis. Je vois mon ami me sourire dans le blanc.

Je souris comme je n’ai jamais souri parce que je sais que je vais le rejoindre, le revoir. Je vais vivre, enfin, ne mourrai plus au glas du réveil. Je serai à jamais baignée dans les couleurs qui m’entourent. Le rouge a laissé sa place aux autres. Le bleu et le vert se disputent alors que le cyan revient en force, hurlant qu’il existe aussi tandis que le jaune les regarde de haut. Je ris.

Tout est beau, clair, lumineux. Si lumineux. Trop lumineux, presque blanc. Les couleurs disparaissent. Je flotte encore, je pleure et je souris. Je suis là.

J’existe.

 

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