Boom rang in me – Léa Amar

Le martin pêcheur quitta vite son pas de tir ce matin.
Ses plumes s’agitèrent sans peine, sans discorde, et pourfendirent l’air qui hurla en un cri monocorde.
Il remarqua sur le bord du lac une branche en forme d’arc. Doucement, il s’agrippa à celle-ci, et resta assis en se tenant à carreau, en guettant le miroir d’eau. Il prêcha, tête bêche avec son reflet, avant que son envie de pêche ne prenne le relais. La flèche bleue quitta son carquois et se déploya vers sa cible désormais visible. L’ombre n’eut aucune chance face à ce regard sombre, qui signa d’avance sa victoire en passant de l’autre côté du miroir.

Elle quitta le mirador caché du recoin de la tête d’or. Les jumelles autour du cou, faisant des à-coups contre sa poitrine, elle poursuivit sa balade telle une ballerine, espérant qu’un jour cette rencontre puisse se reproduire. Sur son chemin vers le parc aux daims, grimpereaux et autres passereaux la saluèrent d’un air serin.
Elle s’assit sur un banc, non loin de la pelouse, pépouze, le regard au loin, perdue dans ses pensées, ne prêtant pas attention aux bambins qui s’amusaient. Dans son dos, pas plus gros qu’un rameau, un point au loin tournoya tel un anneau. Ce bout d’hêtre se trompa de maître et frappa tel un traître le premier être présent dans son périmètre.
De son nuage, elle ne vit pas le danger arriver dans son passage. Le boomerang atteignit son cumulus, renversant la jeune fille, telle une brindille sur un tas d’humus. Ses maux de tête la laissèrent sans mot. Elle resta de marbre, couchée au pied d’un arbre.
Sa tête était douloureuse, était-ce un lendemain de fête ? Le décor adjacent ne lui rappelait aucun souvenir récent. Elle était dehors, c’était sa seule évidence. Hormis cela, son esprit dansait dans sa boîte crânienne.
Sans prévenir, un rire rauque éclata dans l’air
Guuguubarra guuguubarra
Impossible, son propriétaire habitait dans un autre hémisphère, personne ne pouvait le contrefaire. Et pourtant, là, sur le sol, il lui faisait face. Mais quelle était donc cette farce ?!
Dans son bec épais, un lézard se tenait. Ce vaurien de saurien n’avait aucune chance. Son adversaire n’était autre que le kookaburra. Le cavalier masqué était une légende sur son île. Flottant en l’air, le reptile gigota, ce qui agaça l’as de l’escrime. Ni une ni deux, les écailles vinrent s’éclater sur le roc. Simultanément, la jeune fille qui assistait à la scène, s’effondra à terre dans un dernier acouphène.
Bip

Bip

Une bruine de bip brumisait la pièce. Une goutte tomba dans l’oreille de la patiente, qui se réveilla en sursaut, rugissant tel un lionceau. La chambre était blanche, comme les blouses de ses occupants. L’un d’eux se pencha vers elle, lui parlant de traumatisme crânien léger.
TCL, en abrégé.
Impatiente, elle avait quitté son sommeil, sans attendre son prince charmant. On lui remit un porte-clé qui ressemblait comme deux gouttes d’eau au kookaburra, l’escrimeur du pays d’Oz, prêt à défier quiconque oserait tenter de dérober la clé et le pass qu’il protégeait. On lui donna aussi une … enfin, sa carte d’identité, au nom d’Alice Kimberley. Elle avait beau se concentrer, le portrait restait abstrait. Elle eut l’étrange sentiment de se glisser dans la couverture d’un agent secret. Enfin, l’un des médecins lui offrit avec galanterie un ticket, non pas de loterie ni de chocolaterie, mais un pour s’infiltrer dans les transports en commun lyonnais.
TCL, en abrégé.
Alice, si tel était son prénom, quitta ce palais stérile pour rejoindre la bouche de métro la plus proche. Elle composta son billet. C’est au même moment qu’arriva le lombric, déjà bondé de gens civilisés. L’engouement de la rame était total. Le voyage Down Under ne se fit pas en douceur. Ce fut un trajet à la verticale jusqu’à sa correspondance. L’abondance changea brutalement d’apparence. Les lèvres des passants se dissipèrent, faisant taire les murmures. Leur peau se teinta de craie, leurs yeux s’emplirent de charbon. Une parure de plumes coiffa leur chevelure.
Cette allure était celle des esprits de la mousson. Ils s’agitèrent au son d’un grondement sourd qui envahit l’air, vibrant dans les alentours. Un bruit d’infini, circulaire, qui bourdonnait en l’air. Grave, mystique, mythique.
Un son primaire, antique.
Un souffle entrecoupé d’onomatopées. Des aboiements, des sautillements, des beuglements, des hululements, des hurlements.
Cet instrument la tortura, l’asséna jusqu’à Masséna. Elle quitta cet enfer en remontant sur la terre. Ses peines s’estompèrent après Charpennes. Sous une pluie battante, Alice avança, combattante, bien qu’ignorante de sa destination. Le ciel pleurait comme une Madeleine depuis la Croix-Rousse, accompagnant chacun de ses pas jusqu’à son logement Crous. Pourtant, malgré ce mauvais temps, nulle flaque ne se forma durant sa marche jusqu’à la fac.
Aucun digicode ne l’attendait à l’entrée de sa résidence. Seulement un pass à présenter. Elle testa celui en sa possession. Après un temps de latence, elle put franchir le sas, ayant la désagréable impression de commettre un casse. La clé, comme un bâton de sourcier, lui indiqua la direction. Alice la suivit sans sourciller, enchaînant les intersections dans un couloir plongé dans le noir. La tige de métal se faufila dans une serrure bleu azur. Alice mit la main sur la poignée. À fleur de peau, la porte s’emporta et joua de l’appeau, dévoilant une chambre baignée de lumière ambre. D’un regard éclair, ses yeux scannèrent les murs clairs. Vide, livide, presque dépourvue de trace de vie. Seule une photo trônait sur le bureau. Elle s’approcha, furtive comme un chat, découvrant des revues lui donnant une sensation de déjà-vu. Des livres d’ornithologie, des cours de biologie. Pour la première fois, elle se sentit dans son logis. Un télescopage de pages, mélangeant loi de Poisson et bec de pinson, s’amassait en un tas de feuilles entre-froissées.
Sage, au milieu de ces photocopies de passage ; sévère, sous son costume de verre, le cadre était tiré à quatre-épingles. Il avait sous sa tutelle, une photo de deux jeunes filles tenant des cocktails. Une inscription dans le fond indiquait « AYERS ROCK ». La joie des adolescentes semblait réciproque sur cet instant de vie en pause. Celle aux boucles d’oreilles roses brillait d’un sourire rare, de mille éclats et de tout autant de carats. Elle tenait dans ses bras une brune à la peau mate et aux pommettes rondes comme la pleine lune. Le regard de cette fille à la langue tirée s’étira au-delà du cadre et glissa dans les yeux d’Alice. Pétrifiée, elle resta immobile parmi le mobilier. Une pensée fugace lui traversa l’esprit. Aussitôt formulée, aussi vite oubliée. Cette brune était une dune dans sa mémoire désertique. Sous le cliché, un coup de marqueur signait ce moment marquant :
Un gros câlin pour notre amitié d’alcalin
S’

Alice resta perplexe face à ce message sibyllin. Il se faisait tard, son cerveau était brumeux, nébuleux. En veille, attendant le lendemain. Le sommeil la submergea dans ses draps parfum jasmin.
Un voile se posa, pareil à une toile de Soulage, expert en magie noire.
Splash
Des lignes de points apparurent en un flash :
Ocres, sanguin, puissants pigments de Gauguin.
Un motif s’inséra selon l’art de Seurat,
Le marsupial de taches se détacha de son canevas,
Bondissant, boxant avec les nerfs d’Alice.
« Alicccccce, Aliccccce » gémit une petite voix, sifflant dans sa tête vide, sa pauvre coquille de noix.
Elle voulut lui répondre, mais sa bouche refusa de pondre la moindre note. Sa gorge était sèche, dépourvue de résurgence pour faire face à l’urgence. Sa salive l’avait salement abandonnée.
Elle s’éclipsa de sa somnolence, chancelant vers le robinet qu’elle actionna au bout de quelques pas. Elle pencha sa tête, entrouvrant la commissure des lèvres. Un barrage invisible retint l’eau, ne laissant passer aucune goutte. Impossible de combler sa soif, sa bouche resta aride.
Dans un dernier effort, la pauvre pouliche trottina jusqu’à sa couchette. Très vite, elle sentit sur son oreiller en plumes un poids aussi lourd qu’une enclume. Collante, terrifiante, une chenille grosse comme un engin de chantier, venait de creuser un trou dans le plafond. Une poudre de ciment neigeait dans son dix mètres carrés, très vite mélangée au torrent provenant des canalisations perforées.
Les tempes d’Alice semblèrent prêtes à exploser en un geyser. Au pied de son lit trempé, la créature se dressa et la regarda de ses yeux dessinés. Le grand sphinx la scruta tel un lynx guettant sa proie. Alice se glissa dans son cocon de tissu, son dernier recours, sans issue de secours.
À bout de force, elle céda sous les assauts de ce bestiau, plus lourd qu’un rhinocéros.
Un voile se posa, terne comme un drapeau en berne.
« Aliiiiiiiiiccce, Aliiiiiiiiccce » un glapissement crécelle proche d’un cri de crécerelle frappa ses tympans, la réveillant brusquement.
Les cloisons avaient fait le mur, laissant place à une immensité sans murmure. L’air brûlant du paysage cogna son visage tandis que le sol sableux, mélange de carmin et de sang s’insinuait sans prévenir dans ses yeux. Les sinus froncés, les paupières plissées, Alice, l’espace d’un instant, se trouva aveuglée. En réponse à cette intrusion, l’alarme sonna, libérant ses larmes. Ce chagrin repoussa les grains. Elle écarquilla doucement ses yeux, brisant la coquille de sel qui scellait son regard. Au départ hagard, sa vision gagna en précision. Tout proche d’elle, une femme gisait nue sur la roche. Des coulées blanches allaient et venaient sur la peau halée de ses hanches. Le dessin se prolongeait sur ses seins. Les lignes serpentaient allégrement le long des deux collines. Des points perlaient à chaque recoin de ses pommettes. Sans omettre les taches, rouges comme la terre présente dans les alentours. La crinière brune de la belle endormie appelait à la caresse. Alice se pencha, admirant de plus près les peintures rituelles de l’inconnue endormie.
C’était elle. L’adolescente de la photo à la langue tirée. Mais que faisait-elle sur cette lande retirée ?
D’un coup, le cou d’Alice se serra. L’air resta confiné sous la pression des mains de la jeune fille. Elle s’était réveillée pendant qu’Alice se perdait dans ses pensées. Les ongles griffus créèrent un élancement diffus. Derrière sa tignasse, elle lança un coup d’œil fugace. Hypnotique, magnifique, presque confus.
Un raffut s’empara de l’esprit d’Alice, idem aux notes jouées un peu plus tôt dans le métro. Contre toute attente, l’inconnue familière fit patte de velours et posa les contours de son corps sur les pourtours de la jeune femme pantelante.
À ce contact, des mots fusèrent, compacts.
« Kookaburra, Wondjina, didjeridoo, Uluru, Alice, Célia »
Elles tombèrent à la renverse, mordant la poussière qui se déversa en averse.
‘Bip’

‘Bip’

Encore ce crachin, comme une histoire sans fin. Même refrain, même médecin. Mais le diagnostic, lui, était tout autre aujourd’hui. D’une voix suave, on lui annonça un grave traumatisme crânien. Une pathologie donnant lieu, une fois sur quatre, à une hémiplégie. La partie libre de son corps agrippa la carte qu’on lui tendait. L’autre, esclave, resta échouée sur le lit, telle une épave. Sur le papier, le portrait de Célia Kimberley était affiché. Sévère, donnant l’impression d’être sorti de prison. Une partie de son visage était condamnée à la même sentence. Cette idée lui donna des frissons.  Elle resta sans mot. Après tout, elle avait droit au silence.
« Le silence est un ami qui ne trahit jamais » aurait dit Confucius. Cette pensée chez elle ne faisait pas consensus. Elle voulait raconter son histoire, prête à se soumettre à l’interlocutoire. Elle n’avait pas peur et allait se battre pour connaitre des jours meilleurs. De plus, elle n’était pas seule, son âme sœur l’attendait, fidèle, de l’autre côté du miroir au-dessus des tiroirs d’une armoire qui laissait entrevoir de façon provisoire cette union hallucinatoire.
Célia était Alice. Alice était Célia.
Ensemble, elles étaient prêtes à parcourir le monde pour retrouver leur moitié.
Qu’importe le temps :
Des lustres, des lunes, des heures,
Ici ou Ailleurs.

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