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Aller simple – Julie Gaucher

 

« Lorsque soudain, au détour d’une rue, un lépreux nous touche de ses moignons gazés, ou que, sur le trottoir, un vieillard agonise dans l’indifférence générale, nous nous trouvons brutalement confrontés à l’innommable : la mort, cette mort à laquelle nous sommes, nous autres Occidentaux, si mal préparés… »

Fous de l’Inde, Régis Airault

L’enterrement avait eu lieu l’avant-veille. Il avait fallu attendre une semaine avant de pouvoir l’inhumer. Embouteillage et file d’attente aux portes du cimetière…Il avait plu toute la nuit, le sol était détrempé. Dans cette terre noire, il avait été enseveli. Pour toujours. La plaque qui devait porter son nom n’était pas encore fixée sur la pierre tombale. Deux lignes y résumeraient sa vie : date de naissance – date de décès.

Tous les chemins mènent à Rome – Lydie Ducolomb

Joachim se souvenait très exactement du moment où il avait décidé de prendre la route. C’était une veillée de la fin de l’hiver. Toute la famille était rassemblée autour de la cheminée et l’on évoquait l’arrivée prochaine du printemps. Il somnolait paisiblement sur sa chaise lorsqu’une phrase de sa mère l’avait fait sursauter.

Bourgeon de temps – Jean Goedert

Je vous entends. Vous vous demandez ce qui se cache sous ce rideau noir, vous mourez d’envie de le savoir. Je peux sentir vos yeux avides de pénétrer mon intimité. Et pourtant que distinguerez-vous une fois le voile levé ? Rien. Vous vous contenterez de regarder le présent. Vous me verrez moi ou ce qu’il en reste. Ceux du dernier rang me verront peut-être avec un peu moins de netteté, je vous l’accorde. Mais quoi qu’il en soit, vous n’appréhenderez pas le ‘comment’ je suis arrivée devant vous. La Contingence. Ce mot vous dit-il quelque chose ? Connaissez-vous cette Dame versatile et souvent pleine de surprise ? Cruelle parfois, mais c’est aussi ce qui fait sa beauté. C’est elle qui arrose les racines du temps… et c’est elle aussi qui a fait naître le bourgeon de mon présent. Laissez-moi mettre un terme à votre impatience. Laissez-moi vous dire ce qui se cache réellement sous ce rideau. Qui sait, peut-être aurez-vous une surprise une fois le voile levé… Car les bourgeons éclos dans la souffrance donnent souvent les fleurs les plus belles. Écoutez.

Ciel artificiel – Adrien Bernardinis

Raphael

5h15. Le réveil sonne, ma femme et moi nous levons. L’œil morne. La langue pâteuse. Les poumons en feu. Bien sûr, le filtre à air de notre étage est encore en rade. Les rats ont rongé les câbles électriques qui l’alimentaient. Nous prenons nos masques de fortune, faits de vieux bouts de tissu. « C’est mieux que rien. » me rappelle Déliah. Elle a raison. Sans ça, on serait probablement morts asphyxiés, depuis le temps ! On a bien tenté d’en récupérer à la Chaufferie, mais les vigiles veillent, on n’a jamais réussi. Alors Dély a cousu ensemble de vieux habits, pour « gagner du temps avant qu’on puisse monter plus haut ». Même si on sait tous les deux que ça a peu de chance d’arriver un jour… Le problème, c’est qu’entre les rats et les économies, les rats montent plus vite. On est pour ainsi dire bloqués ici, entourés par l’air enfumé et la vermine qui vagabonde dans les murs et les couloirs. On réveille les gosses, pour que la grande s’occupe du petit pendant qu’on bosse, ma femme et moi. Dans trois ou quatre ans, la gamine viendra avec nous. Plus tôt s’ils manquent de main d’œuvre. Faut dire que là-haut, c’est pas la misère qui règne ici qui va les empêcher de construire ! Toujours plus. Toujours plus haut. Toujours. Et l’électricité que ça demande se fabrique pas toute seule.

Au pied de la cathédrale – Mireille Delcroix

Il exècre tout ce qui fait le pittoresque du canal suspendu, ses écluses, et ses alentours. Animé d’incessantes marées artificielles le jour, le canal charrie des cohortes de bateaux qui montent et descendent comme des bouchons au gré de l’écluse du Port-Neuf.
Il déteste la frénésie turbulente des gamins, les joggeurs qui envahissent les pavés, les couples d’amoureux qui s’enlacent en cheminant, les photos souvenirs des badauds avec en arrière-plan la belle Saint Nazaire. Il peste contre les petits vieux bancals qui viennent se distraire en regardant les manœuvres de l’éclusier. Et plus que tout, il hait l’avalanche de lumière quotidienne qui met les touristes en extase et transforme les lieux en carte postale idéale.

La tache rouge – Sarah Benkeder

Je n’arrive plus à respirer, je suffoque. L’air n’entre pas dans mes poumons et veut m’étrangler, je ne peux plus respirer, je vais m’étouffer.
Je ne sais pas où je suis, où est-ce que je suis ? Partout, tout autour de moi, tout ce que je vois : du rouge.
Du rouge et il s’emballe, s’étale, m’avale, et je ne vois rien, rien d’autre, ne suis rien, rien d’autre que ce rouge qui m’entoure, qui me cerne et je ne veux pas qu’il m’absorbe. Je ne veux pas qu’il m’engloutisse, je ne veux pas disparaitre.

Albert coule – Vincent Lescure

Le soir les cueille sur un banc. Intimidés, ils restent impassibles. Est-ce le lac qu’ils contemplent ? Les collines qui les enlacent ? Les ombres ont disparu mais la ville rayonne. Le vent est tombé et l’air devient tiède. En ce soir du 25 décembre, le jour s’efface drôlement tôt sur la lagoa de Rio de janeiro.

La course – Emmanuel Artiges

Il est 18 h quand je ferme la porte du bureau. Derrière moi la montée d’escaliers qui mène au troisième ne me verra plus avant une douzaine d’heures, et ce délai me semble encore trop court. Je ne prends pas le temps de respirer à pleins poumons l’air extérieur après une journée passée dans une salle fermée, la solitude encore imparfaite ne me suffit pas. La rue dans laquelle je m’insère est trop peuplée à mon goût. Après quelques passages piétons aux feux de couleurs impérieuses dans le crépuscule qui tombe, je trouve mon sanctuaire.
Enfin.

Le prisme de la nuit – Florian Richelmy

BLANC
Nous partîmes cinq cents ; mais par un désaccord,
Un abîme sanglant divisa nos monarques.
Ici nous posons pied, en amarrant nos barques :
Tout est blanc, tout est nu, en arrivant au port.

« Pause ! »

Sables immuables – Audrey Gourjon

Manteau long russe, perruque Louis XVI, chapeau de cowboy et pieds nus, le vieillard se tenait debout, regardant au loin. Mâchonnant une vieille chique trouvée on ne sait où, il ne bougeait pas alors que le sable devait vraisemblablement lui brûler la voute plantaire. Tout autour de lui la plage s’étendait à perte de vue, l’océan trop loin n’était ni audible, ni même visible.